Redon À soi-même (16)

L'esprit de justice prime la bonté, et cependant il y a des heures, heures d'amour et de grâce, où pour donner, pour aimer, on serait volontiers injuste. Je n'ai jamais pu lire en moi lequel est le meilleur, celui qui donne ? celui qui justifie ? Il y a là matière à beaucoup réfléchir. Arriverons-nous jamais à la certitude, à la conscience d'avoir tout fait, tout donné ? On marche continuellement dans un doute mêlé de confiance, et ces dispositions tiennent alternativement le fil de notre vie. Et le monde, et la plupart de ceux dont nous tenons la main ne voient dans l'exercice d'un art qu'une occupation de délassement et de repos ! Le goût de l'art n'est rien auprès des soins du cœur. En chaque artiste est un homme, un être qu'il faut veiller aussi et cultiver. L'homme est peut-être le simple procédé pour l'œuvre de l'artiste. L'art est impuissant à rendre les nuances de ces situations et toutes les délicatesses de leurs influences. L'artiste ne doit pas, d'autorité sacrée, se croire tant au-dessus des autres. Le sens de la création est bien quelque chose, mais il n'est pas tout. Tel homme fort médiocre, ou même entièrement nul à sentir la beauté, peut fort bien révéler des points très élevés et très nobles de la conscience. Certes, il faut bénir le Ciel de ce qu'il nous fait vivre dans un monde où Beethoven et le Dieu de l'art ont répandu la vie, et surtout s'enorgueillir de la comprendre ; mais je trouve profondément égoïste et médiocre la souffrance toute personnelle de ceux qui pour cela voudraient primer. Le monde est peuplé de parleurs intrépides et de blasphémateurs ; le mal qu'ils font n'est qu'à eux-mêmes. Le vrai dommage, la véritable torture, n'est pour moi qu'au spectacle d'une fausse autorité qui s'impose. J'en veux à tous ceux qui, par leur crédit, leur position, l'autorité d'une parole irrégulièrement acquise ouvrent aux âmes naïves les premières joies du bien ou de la beauté. J'en veux à tous ceux qui sous les voûtes de nos temples font entendre sur le bien des clameurs malsaines ; à ceux qui martyrisent le génie ; à ceux enfin qui, dans le champ de la conscience, faussent et pervertissent le sens naturel de la vérité. Ceux-là sont les vrais coupables. C'est là le mal qu'il faut conjurer. Les positivistes n'ont pas l'amour du beau moderne. Sa musique leur est fermée, si ce n'est la musique vivante, dramatique. J'en ai connu d'une grande élévation de cœur, simples et touchants par leur bonhomie. Ils ont la bonté, la quiétude, quelque chose qui ressemble au sentiment du devoir rempli. Ils ont une part de la vérité, mais ils n'ont pas la vérité. C'est une loi féconde et nécessaire que celle qui nous porte vers ce que nous n'avons point ; nous aimons ce qui nous complète.

 

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Art, morale et justice vont à des fins meilleures. Erreur est de chercher la formule du poète. La nature est trop diverse dans son activité infinie pour qu'il nous soit possible de pénétrer son action et d'en comprendre les procédés. Le cœur, l'amour dans sa fine docilité est encore le meilleur et le seul guide ; ce n'est peut-être que par lui que la vérité se révèle : il a le tact, la certitude, l'affirmation. Si un vague et perpétuel regret se mêle à toutes les heures de ta vie, s'il persiste, et s'impose obstinément à tes pensées, à tes actions, à tes loisirs, ta volonté n'est qu'une force égarée, ton devoir n'est pas complètement rempli. On montre de l'orgueil dès la première intimité dans les choses de l'esprit ; ceux qui n'ont vu de la beauté que le faste, l'extérieur, tout ce qui est sans la beauté interne, ont un plus grand amour pour eux que pour elle. Ils parlent avec emphase, ils entrent dans l'Église pour en être adorés. Cette préoccupation de leur personne est le signe de leur infériorité. Ce qui reste et ce qu'il faut connaître des grands siècles, ce sont les chefs-d'œuvre. Ils en sont l'expression complète, unique et vraie. Aux autres époques, ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans les travaux de l'esprit humain est mieux écrit dans les documents secondaires, inférieurs, et plus près du peuple, ce véritable artisan de toute chose. Toute conduite qui laisse croire à autrui autre chose que notre pensée est un mensonge. Tout acte dont le mobile est dissimulé est un mensonge. Le silence même en certaines circonstances peut donner lieu à des équivoques. Où donc est la loyauté, la sincérité ? L'erreur commune aux gens du monde est de croire que le monde finit où ils sont. Un seul mot hors de place, un geste, la tenue, suffiront pour vous dérober. Le peuple n'est vu par eux qu'à l'épiderme.

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1872, Juin. — De toutes les situations morales les plus propices aux productions de l'art ou de la pensée, il n'en est pas de plus fécondes que les grandes douleurs patriotiques. C'est qu'en effet, les différends suprêmes qui naissent entre les peuples si divers dans leurs aspirations et leurs tendances, créent chez les individus qui les composent des préoccupations d'un ordre très élevé.