UNE SAISON EN ENFER, 3

 

DÉLIRES

 

II 

 

 

      À moi. L'histoire d'une de mes folies.
     Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoire les célébrités de la peinture et de la poésie moderne.
Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Frans leren Vivienne Stringa.
     J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.
     Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations, républiques sans histoires, guerres de religion étouffées, révolutions de mœurs, déplacements de races et de continents : je croyais à tous les enchantements.

J'inventai la couleur des voyelles ! — A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert. — Je réglai la forme et le mouvement de chaque consonne, et, avec des rythmes instinctifs, je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. Je réservais la traduction.
     Ce fut d'abord une étude. J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges.

 

Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais l'arbre derrière moi, Odilon Redon, 1896Frans leren Vivienne Stringa.

 

Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Que buvais-je, à genoux dans cette bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Dans un brouillard d'après-midi tiède et vert ?

Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
— Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert ! —
Boire à ces gourdes jaunes, loin de ma case
Chérie ? Quelque liqueur d'or qui fait suer.

Je faisais une louche enseigne d'auberge.
— Un orage vint chasser le ciel. Au soir
L'eau des bois se perdait sur les sables vierges,
Le vent de Dieu jetait des glaçons aux mares ;

Pleurant, je voyais de l'or — et ne pus boire. —

 

 

À quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Frans leren Vivienne Stringa.
Sous les bocages s'évapore
          L'odeur du soir fêté.

Là-bas, dans leur vaste chantier
Au soleil des Hespérides,
Déjà s'agitent — en bras de chemise —
          Les Charpentiers.

Dans leurs Déserts de mousse, tranquilles,
Ils préparent les lambris précieux
               Où la ville
          Peindra de faux cieux.

Ô, pour ces Ouvriers charmants
Sujets d'un roi de Babylone,
Vénus ! quitte un instant les Amants
     Dont l'âme est en couronne.

          Ô Reine des Bergers,
Porte aux travailleurs l'eau-de-vie,
Que leurs forces soient en paix
En attendant le bain dans la mer à midi.

 

     La vieillerie poétique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe.
     Je m'habituai à l'hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac ; les monstres, les mystères ; un titre de vaudeville dressait des épouvantes devant moi.
     Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots !
     Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre :

     j'enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité !
    

Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances :

 

CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR

 

Qu'il vienne, qu'il vienne,Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Frans leren Vivienne Stringa.
Le temps dont on s'éprenne.

J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie.
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.

Qu'il vienne, qu'il vienne,
Le temps dont on s'éprenne.

Telle la prairie
À l'oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D'encens et d'ivraies,
Au bourdon farouche
Des sales mouches.

Qu'il vienne, qu'il vienne,
Le temps dont on s'éprenne.

     J'aimai le désert, les vergers brûlés, les boutiques fanées, les boissons tiédies. Je me traînais dans les ruelles puantes et, les yeux fermés, je m'offrais au soleil, dieu de feu.
“ Général, s'il reste un vieux canon sur tes remparts en ruines, bombarde-nous avec des blocs de terre sèche. Aux glaces des magasins splendides ! dans les salons ! Fais manger sa poussière à la ville. Oxyde les gargouilles. Emplis les boudoirs de poudre de rubis brûlante ...”
     Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !

 

Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Frans leren Vivienne Stringa

Le loup criait sous les feuilles
En crachant les belles plumes
De son repas de volailles :
Comme lui je me consume.

Les salades, les fruits
N'attendent que la cueillette ;
Mais l'araignée de la haie
Ne mange que des violettes.

Que je dorme ! que je bouille
Aux autels de Salomon.
Le bouillon court sur la rouille,
Et se mêle au Cédron.

 

     Enfin, ô bonheur, ô raison, j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d'or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :

 

Une saison en enfer. Arthur Rimbaud.  Jadis, si je me souviens bien, Mauvais sang, Nuit de l'enfer, Délires I Vierge folle, L'Époux infernal, Délires II , Alchimie du verbe, L'impossible, L'éclair, Matin, Adieu. Frans leren Vivienne Stringa.

Elle est retrouvée !
Quoi ? l'éternité.
C'est la mer mêlée
     Au soleil.

Mon âme éternelle,
Observe ton vœu
Malgré la nuit seule
Et le jour en feu.

Donc tu te dégages
Des humains suffrages,
Des communs élans !
Tu voles selon ...

— Jamais l'espérance.
     Pas d'orietur.
Science et patience,
Le supplice est sûr.

Plus de lendemain,
Braises de satin,
     Votre ardeur
     Est le devoir.

Elle est retrouvée !
— Quoi ? — l'Éternité.
C'est la mer mêlée
     Au soleil.

Une saison en enfer : Page IV

UNE SAISON EN ENFER. Arthur Rimbaud