Alexandre Dumas

Les deux chemises

 

    En sortant de Kouppenheim, notre guide nous montra le village de Rothenfeltz, et, sur la roche dont la couleur sanglante a donné son nom au village, les ruines d’un vieux château.

Voici ce qu’on raconte du dernier seigneur qui l’habita :
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    C’était un homme sombre et sévère, qui avait eu successivement trois femmes, qui avaient disparu on ne savait comment, seulement on disait que lorsqu’au bout de trois ans de mariage avec la première, il avait vu qu’elle ne lui donnait pas d’enfant, il l’avait empoisonnée pour en épouser une seconde. Mais au bout de trois ans cette seconde étant demeurée stérile, il s’était arrangé de façon à pouvoir en épouser une troisième, dont trois ans après il s’était défait comme des deux autres.

    Il vivait donc isolé dans son château, sans héritiers, sans parent et sans amis, faisant retomber sa colère sur ses pauvres paysans, qu’il forçait de travailler d’une manière si terrible, que plusieurs en moururent de fatigue ; et au nombre de ces derniers était un bon vieillard nommé Gottfried. On le plaignit beaucoup dans le village, d’abord parce qu’il était fort aimé, ensuite parce qu’il laissait une pauvre petite orpheline âgée de sept ans.

    Aussi les paysans se cotisèrent-ils entre eux, et il fut résolu qu’on élèverait la petite Claire à frais communs. Heureusement, ce n’était pas une grande dépense, car les vassaux du comte de Rothenfeltz étaient si pauvres, qu’ils n’eussent pas pu y satisfaire. Il s’agissait tout bonnement d’un morceau de pain tous les jours et d’une robe tous les ans. Quant au reste de ses vêtements, la petite fille, qui filait à merveille, les filait elle-même, et le tisserand du village les lui tissait gratis.

    Sept ans se passèrent pendant lesquels Claire grandit, et devint une belle jeune fille. Beaucoup l’aimèrent ; mais celui qu’elle préféra à tous était le jardinier du château. Comme, par les fonctions qu’il remplissait, il avait occasion de voir quelquefois son maître, il lui demanda plusieurs fois la permission de se marier ; mais toujours le comte la lui avait refusée. Enfin, une fois qu’il se hasardait à lui faire une nouvelle demande :

    – Et avec qui veux-tu te marier ? lui demanda le comte.

    – Sauf votre permission, monseigneur, c’est avec la petite Claire.

    – Qu’est-ce que la petite Claire ?

    – Monseigneur, répondit le jardinier avec quelque embarras, c’est la fille du pauvre Gottfried.

    – Ah ! oui, je sais, répondit le comte ; c’est celle qu’on appelle l’orpheline, n’est-ce pas ?

Le jardinier fit signe que oui.

    – Eh bien envoie-la-moi. On dit qu’elle file à merveille ?

    – Ni plus ni moins que la sainte Vierge, monseigneur. C’est la vieille du Roken qui lui a appris.

    – Raison de plus ! j’ai de l’ouvrage à lui donner. Si j’en suis content, eh bien ! nous verrons.

    Et il accompagna ces paroles d’un sourire si étrange, que le pauvre jardinier, au lieu de se réjouir de l’espèce de promesse que lui avait faite le comte, trembla de tous ses membres qu’il n’eût quelques mauvais desseins sur la pauvre Claire : mais il était trop tard, il fallait faire ce que le comte avait ordonné. Claire fut donc prévenue par son amant qu’il lui fallait se rendre au château dans la journée du lendemain.

Claire obéit. Elle trouva le comte assis près d’une fenêtre qui plongeait sur le cimetière du village. Elle s’approcha de lui toute tremblante.

    – Vous avez désiré me voir, monseigneur ? balbutia la pauvre enfant.

    – Oui, répondit le comte.

    – Me voici, monseigneur.

    – Écoute, dit le comte, on dit qu’après la vieille du Roken, tu es la meilleure fileuse de la vallée de la Murg.

    – Monseigneur, je ne file pas mieux qu’une autre, seulement, au lieu de chanter je prie en filant, de sorte que Dieu bénit mon ouvrage.

     – En ce cas, viens ici, dit le comte.

La jeune fille obéit.

     – Regarde par cette fenêtre.

La jeune fille obéit encore. La fenêtre, comme nous l’avons dit, donnait sur le cimetière.
 
     – Vois-tu cette fosse là-bas ? continua le comte.

     – Hélas ! répondit la jeune fille, c’est celle de mon père.

     – Elle est toute couverte d’orties, comme tu vois.

     – Les orties poussent bien sur les tombes, murmura en soupirant la jeune fille.

     – Eh bien ! reprit le comte, j’ai entendu dire par ma nourrice que les orties faisaient du fil plus fin que la soie la plus fine. File-moi une pièce de deux chemises avec ces orties ; l’une sera ta chemise de noces, l’autre sera ma chemise de mort. Quand tu me les apporteras toutes deux, je donnerai mon consentement à ton mariage.

     – Hélas ! monseigneur, répondit la jeune Claire, je n’ai jamais entendu dire qu’on fît du fil avec des orties, et je ne sais pas comment cela peut se faire.

     – Informe-t’en. Ton mariage est à cette condition.

     – Mais, monseigneur !

     – J’ai dit. Va-t’en, et ne rentre ici qu’avec les deux chemises.

La pauvre Claire sortit en pleurant. À moitié chemin du village, elle rencontra le jardinier qui l’attendait. Elle lui raconta ce qui s’était passé, et lui demanda s’il avait jamais entendu dire que l’on fît du fil avec des orties ?
    – Hélas ! oui, répondit le pauvre garçon, mais du fil si fin, qu’il te faudrait plus de vingt ans à toi, et plus de quinze ans à la vieille du Roken pour filer ces deux chemises. Ainsi, c’est comme s’il nous avait refusé.

    – Il ne faut pas encore nous désespérer, répondit la jeune fille. J’irai ce soir sur la tombe de mon père, et je prierai tant que peut-être Dieu aura pitié de nous et viendra à notre secours.

    Mais son amant secoua la tête, et comme il vit que le comte regardait par la fenêtre, il craignit d’être puni d’avoir abandonné pour un instant son ouvrage, et rentra dans le jardin. Quant à Claire, elle descendit vers le village, et quand le soir fut venu, elle s’en alla au cimetière, et s’agenouilla sur la tombe de ses parents ; et là, elle pria si fort et si profondément, qu’elle ne vit pas que la vieille du Roken était entrée après elle, et se tenait debout à ses côtés, attendant qu’elle eût fini sa prière. Mais comme la pauvre enfant priait toujours :

    – Claire, lui dit la bonne vieille, que vous est-il donc arrivé que vous pleurez ainsi, et que vous pleurez en priant ?

    Et Claire poussa un grand cri de joie, car elle avait reconnu la voix de la vieille du Roken, même avant de la voir elle-même, et comme on disait tout bas dans le village que c’était une bonne fée, elle pensa que le secours qu’elle attendait du ciel était venu. Aussi se jeta-t-elle dans ses bras en lui racontant tout ce qui s’était passé entre elle et le châtelain.

    – N’est-ce que cela, ma bonne Clairette ? dit la vieille en riant. En ce cas, la chose se peut arranger, et dans trois mois vous aurez vos deux chemises.

    Et à ces mots elle se mit à arracher les orties qui poussaient sur la tombe du père Gottfried, et en ayant empli son tablier, elle sortit du cimetière en répétant à l’orpheline de ne s’inquiéter de rien, et Claire, qui avait une grande confiance dans les paroles de la vieille, rentra chez elle plus tranquille.

    Six semaines s’étaient écoulées depuis ce jour, et le comte, qui n’avait pas revu Claire, ne pensait plus à elle, lorsqu’en chassant dans la montagne, il se laissa emporter à la poursuite d’un lièvre, et, en passant devant une grotte, vit une petite vieille qui filait au fuseau, mais cela si vite, mais cela si habilement, et un si beau chanvre, qui, sous ses doigts devenait un si beau fil, qu’il s’arrêta, et s’approchant d’elle :

    – Bonjour, bonne vieille, lui dit-il, vous filez sans doute votre chemise de noces ?

    – Chemise de noces, chemise de mort ; à votre service, monseigneur, murmura la vieille.

Le comte se sentit frissonner malgré lui. Mais se remettant aussitôt :

    – Voilà de bien beau lin, lui dit-il, où l’as-tu volé ?

    – Je ne l’ai pas volé, monseigneur, répondit la vieille : c’est tout bonnement du cru de la tombe du bonhomme Gottfried, c’est du chanvre d’orties. Votre Seigneurie n’a-t-elle pas entendu dire par sa nourrice que les orties faisaient du fil plus fin que la soie la plus fine ?

    – Oui, oui, j’ai entendu dire cela, répondit le comte de plus en plus ému. Mais je croyais que c’était un conte de bonne femme.

    – Ce n’était pas un conte, dit la vieille.

    – Et pour qui filez-vous ainsi ?

    – Pour ma bonne petite Clairette, la fiancée du jardinier du château, à laquelle le châtelain de Rothenfeltz a commandé deux chemises. Si vous connaissez le châtelain de Rothenfeltz, mon seigneur, dites-lui que dans six semaines ses deux chemises seront faites.

Le châtelain se sentit défaillir malgré lui, et honteux de sa faiblesse, il mit son cheval au galop sans répondre ; quant à la vieille, elle continua de filer en chantant une de ces vieilles chansons comme on en chante aux veillées d’hiver.

Trois mois, heure pour heure, après celle où il avait commandé les chemises à Claire, le sire de Rothenfeltz vit entrer la jeune fille ; elle tenait une chemise sous chaque bras.

    – Monseigneur, dit-elle, voici les deux chemises que vous m’avez commandées ; elles sont filées avec les orties qui couvraient la tombe de mon pauvre père. J’ai fidèlement suivi vos ordres, j’espère que vous accomplirez fidèlement votre promesse.

    En effet, le seigneur de Rothenfeltz, comme il l’avait promis, ordonna pour le lendemain les noces de Claire et du garçon jardinier, et comme l’aumônier du château venait de les bénir, on l’envoya chercher en toute hâte de la part du châtelain. Il avait eu un coup de sang et se mourait.

    Et le soir, au même moment où deux jeunes filles passaient à Claire sa chemise de noces, deux vieilles femmes ensevelissaient le châtelain dans sa chemise de mort.