C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 16

 

Telle succession harmonique parais- sant anormale dans le renfermé d'une salle de concert y prendrait certainement sa juste valeur. Peut-être trouverait-on le moyen de se libérer des petites manies de forme, de tonalités arbitrairement précises qui encombrent si maladroitement la musique. Il faut comprendre qu'il ne s'agit pas de travailler dans “ le gros ”, mais dans “ le grand ” ; il ne s'agit pas non plus d'ennuyer les échos à répéter d'excessives sonneries, mais d'en profiter pour prolonger le rêve harmonique dans l'âme de la foule. La collaboration mystérieuse des courbes de l'air, du mouvement des feuilles et du parfum des fleurs s'accomplirait, la musique pouvant réunir tous ces éléments dans une entente si parfaitement naturelle qu'elle semblerait participer de chacun d'eux ... Et les bons arbres tranquilles ne manqueraient pas à figurer les tuyaux d'un orgue universel, ni à prêter l'appui de leurs branches à des grappes d'enfants auxquels on apprendrait les jolies rondes de jadis, si mal remplacées depuis par les ineptes refrains qui déshonorent les jardins et les villes d'aujourd'hui. On y retrouverait du même coup ce “ contrepoint ” dont nous avons fait un travail de mandarins et que pourtant les vieux maîtres de la Renaissance française savaient faire sourire. Si cela arrivait, j'avoue que l'exil des orgues de Barbarie me laisserait sans larmes, mais j'ai bien peur que la musique ne continue à sentir un peu le renfermé ...

XI

ÉVOCATION

Ces dernières journées de brouillard m'ont fait penser à Londres, puis à cette adorable pièce du Songe d'une Nuit d'été dont le vrai titre, plus poétique, était : Un rêve d'une nuit de la Saint-Jean, la nuit la plus courte de l'année. Nuit chaude, lumineuse d'étoiles, dont l'enchantement rapide était renfermé entre un crépuscule qui ne voulait pas mourir et une aurore impatiente à naître. Nuit de rêve, que la durée d'un rêve pouvait suffire à remplir. Et c'est Obéron, roi des génies, que le souci d'organiser des fêtes de nuit n'empêchait pas d'être élégamment jaloux : il y trouvait même l'occasion d'éprouver la peu solide vertu de Titania, avec la complicité de ce Puck (ou Robin bon enfant), joyeux vagabond nocturne, rusé et polisson, gentil faiseur de farces, qu'on pouvait se rendre secourable en l'appelant “ Hobgoblin et gentil Puck ”. Mais je me suis souvenu surtout d'un homme, à peu près oublié, au

 

 

moins au théâtre. Je le voyais tramant dans les rues de Londres un corps usé par la lumière aiguë, le front au rayonnement spécial à ceux derrière lesquels il s'est passé de belles choses. Il allait, soutenu par un désir fiévreux de ne point mourir avant d'avoir entendu cette œuvre testamentaire, faite de la chaleur douloureuse des dernières gouttes de son sang. Par quel effort avait-il obtenu qu'elle contînt encore de cet emportement fougueux, de ces rythmes de chevauchées romantiques qui avaient si soudainement mis en valeur son jeune génie ? Nul ne le saura jamais ... Elle contenait, cette œuvre, la sorte de rêveuse mélancolie, si personnelle à cette époque, et jamais alourdie par l'indigeste clair de lune allemand, dans lequel se baignaient presque tous ses contemporains. Cet homme avait été inquiété, peut-être le premier, par le rapport qu'il doit y avoir entre l'âme innombrable de la nature et l'âme d'un personnage. Plus sûrement, il avait eu l'idée d'utiliser la légende, pressentant ce que la musique y trouverait d'action naturelle. En effet, la musique a seule le pouvoir d'évoquer à son gré les sites invraisemblables, le monde indubitable et chimérique qui travaille secrètement à la poésie mystérieuse des nuits, à ces mille bruits anonymes que font les feuilles caressées par les rayons de la lune. Tous les moyens connus de décrire musicalement le fantastique se trouvent en puissance dans le cerveau de cet homme. — Même notre époque, si riche en chimie orchestrale, ne l'a pas dépassé de beaucoup. — Si on peut lui reprocher un goût trop vif pour le panache et l'air à vocalises, il ne faut pas oublier qu'il épousa une chanteuse. Il l'adorait, probablement. C'est une cause qui pour être sentimentale n'en a pas moins de force ; d'autant plus que le souci matrimonial de nouer des nœuds de rubans avec d'élégantes doubles croches ne l'empêchait pas de trouver, dans maintes circons- tances, des accents de belle et simple humanité, exempts de frondaisons inutiles. Cet homme (vous l'avez tous reconnu?), c'était Charles-Marie Weber. L'opéra, dernier effort de son génie, s'appelait Obéron, dont la première représentation fut donnée à Londres (vous apercevez que j'avais des raisons admirables d'évoquer cette ville). Quelques années auparavant, il avait fait représenter à Berlin le Freischutz ; puis Euryante. C'est par tout cela qu'il est devenu père de cette “ école romantique ”, à laquelle nous devons notre Berlioz, si amoureux de couleur romanesque qu'il en oublie parfois la musique, Wagner, grand entre- preneur de symboles, et plus près de nous, ce Richard Strauss, à l'imagination si curieusement organisée pour le romantisme. Weber peut avoir de l'orgueil d'une telle lignée, et se consoler dans la gloire des fils de son génie de ce que l'on ne joue plus guère que les ouvertures des œuvres précitées ...

 

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy