C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 18

 

libre-échange en art, et ce qu'elle a donné de résultats appréciables. Cela ne peut excuser d'avoir oublié à ce point la tradition inscrite dans l'œuvre de Rameau, remplie de trouvailles générales, presque uniques ... Revenons à Castor et Pollux ... Le théâtre représente le lieu destiné à la sépulture des rois de Sparte. Après une ouverture, bruit nécessaire pour permettre aux robes à panier d'étaler la soie de leur tour, s'élèvent les voix gémissantes d'un chœur célébrant les funérailles de Castor. Tout de suite on se sent enveloppé d'une atmosphère tragique, qui, quand même, reste humaine, c'est-à-dire que ça ne sent pas le péplum ni le casque ... Simplement des gens qui pleurent comme vous et moi. Puis arrive Télaïre, amoureuse de Castor, et la plainte la plus douce, la plus profonde qui soit sortie d'un cœur aimant est ici traduite. Pollux paraît, à la tête des combattants ; ils ont vengé l'insulte faite à Castor ; le chœur, puis un divertissement guerrier dans un mouvement superbe de force, traversé çà et là par d'éclatantes trompettes, terminent le premier acte. Au deuxième acte, nous sommes dans le vestibule du temple de Jupiter, où tout est préparé pour le sacrifice, et c'est une pure merveille ; il faudrait tout citer ... : l'air monologue de Pollux : « Nature, amour, qui partagez mon sort », si personnel d'accent, si nouveau de construction, que l'espace et le temps sont supprimés, et Rameau semble un contemporain auquel nous pourrons dire notre admiration à la sortie.

En vérité, cela est inquiétant !... La scène qui suit, où Pollux et Télaïre sacrifient l'amour le plus grand au désir des dieux, l'entrée du grand-prêtre de Jupiter, Jupiter apparaissant lui-même, assis sur son trône de gloire, si souverainement bon, et pitoyable à la douleur humaine de Pollux, pauvre mortel que lui, le maître des dieux, pourrait écraser à son gré. Je répète, il faudrait tout citer ... Arrivons à la dernière scène de cet acte. Hébé danse à la tête des Plaisirs célestes, tenant dans leurs mains des guirlandes de fleurs dont ils veulent enchaîner Pollux. — Jupiter à voulu l'enchantement de cette scène afin d'arracher Pollux à son désir de la mort. — Jamais la sensation d'une volupté calme et tranquille n'a trouvé de si parfaite traduction ; cela joue si lumineusement dans l'air surnaturel qu'il faut toute l'énergie Spartiate de Pollux pour échapper à ce charme, et penser encore à Castor. (Je l'avais oublié depuis un bon moment.) Enfin, il faut dire, pour conclure, ce que cette musique conserve de fine élégance, sans jamais tomber dans l'afféterie, ni dans des tortillements de grâce louche. L'avons-nous remplacée par le goût du joli, ou nos préoccupations de serrurier byzantin ?

 

 

XIII

BEETHOVEN

 

Dimanche dernier il faisait un temps charmant et irrésistible. Le soleil essayait ses premiers rayons et semblait narguer toute tentative d'entendre n'im- porte quelle musique... Un temps à faire revenir les hirondelles, si j'ose ainsi m'exprimer. M. Weingartner en profita pour diriger, ce jour-là, l'orchestre des Concerts Lamoureux. On n'est pas parfait. Il a d'abord dirigé la Symphonie Pastorale avec le soin d'un jardinier méticuleux. C'était si proprement échenillé qu'on avait l'illusion d'un paysage verni au pinceau, où la douceur vallonée des collines était figurée par de la peluche à dix francs le mètre et les arbres frisés au petit fer.

En somme, la popularité de la Symphonie Pastorale est faite du malentendu qui existe assez généralement entre la nature et les hommes. Voyez la scène au bord du ruisseau!... Ruisseau où les bœufs viennent apparemment boire (la voix des bassons m'invite à le croire), sans parler du rossignol en bois et du coucou suisse, qui appartiennent plus à Fart de M. de Vaucanson qu'à une nature digne de ce nom ...

Tout cela est inutilement imitatif ou d'une interprétation purement arbitraire. Combien certaines pages du vieux maître contiennent d'expression plus profonde de la beauté d'un paysage, cela simplement parce qu'il n'y a plus imitation directe mais transposition sentimentale de ce qui est « invisible » dans la nature. Rend-on le mystère d'une forêt en mesurant la hauteur de ses arbres? Et n'est-ce pas plutôt sa profondeur insondable qui déclanche l'imagination ? Par ailleurs, dans cette symphonie, Beethoven est responsable d'une époque où l'on ne voyait la nature qu'à travers les livres ... Cela se vérifie dans l'« orage » qui fait partie de cette même symphonie, où la terreur des êtres et des choses se drape dans les plis du manteau romantique, pendant que roule un tonnerre pas trop sérieux.

 

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy