C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 20

 

vous n'aurez plus à vous inquiéter de prendre garde à cette vieille dame. (Je ne parle pas des romances où « Mignon regrette sa patrie » et d'autres jeunes personnes, des « bouquets fanés », car elles sont dans le plus frais de tes lacs, ô Norvège ! )

Nous avons aussi le « Théâtre-roulotte » de M. Catulle Mendès (c'est d'ailleurs une charmante idée), puis l'œuvre des « Trente Ans de Théâtre », préconisée par M. A. Bernheim, qui promène la gravité de la Comédie-Française dans des endroits contradictoires.

Pour mon humble part, j'ai assisté à des tentatives de diffusion d'art dans le public ; j'avoue n'en avoir conservé qu'un souvenir de profonde tristesse ... Généralement les personnes qui assument ces tentatives y apportent une espèce de bonne volonté condescendante dont les pauvres gens sentent fort bien le forcé et le convenu. — Il est certain qu'ils se décident toujours à rire, ou à pleurer, selon l'événement. Ça n'est tout de même pas franc ! Il y a un sentiment d'envie instinctive qui plane, équivoque, sur cette vision de luxe apportée pour un moment dans toutes ces vies mornes : les femmes estiment les toilettes avec un rire faux, les hommes comparent, se troublent ... et rêvent d'impossibles fêtes. D'autres regrettent leurs dix sous, et tout ça rentre tristement manger la soupe ... qui est manquée ce soir-là, — elle a un peu le goût salé des larmes, croyez-le bien ! Si, en effet, il est juste de fournir des spectacles au peuple, il faut s'entendre sur la nature des dits spectacles.

Certes, j'aperçois le bien-fondé de ces ambitions sociales et de ces enthousiasmes de prophètes. Rien n'est plus excitant que de jouer au petit Bouddha avec un œuf et deux verres d'eau par jour et de donner le restant aux pauvres ; de ruminer d'interminables rêveries cosmogoniques, panthéistes ; des salades de nature naturante, des confusions voluptueuses du moi et du non-moi se résorbant dans le culte de l'âme universelle ... C'est très joli, ça fait bien dans les conversations ; malheureusement, ça n'est pas pratique pour deux sous ; ça peut même donner des résultats dangereux.

Si, en effet, il est juste de fournir des spectacles au peuple, il faut s'entendre sur la nature des dits spectacles.

 

Le mieux serait peut-être de reconstituer les anciens jeux du cirque des empereurs romains. Nous avons le Jardin des Plantes qui se ferait un devoir de prêter ses meilleurs pensionnaires ; les vieux lions, qui bâillent d'ennui lourd de contempler d'étemels tourlourous et de quotidiennes bonnes, en retrouveraient tout de suite leur native férocité. Trouverait-on plus difficilement des dilettanti assez passionnés pour se laisser dévorer ? Après tout, on ne sait pas ? ... En y mettant le prix ...

Enfin n'y pensons plus, et revenons au Théâtre Populaire. — On croit avoir répondu à tous desiderata en y faisant jouer soit des pièces de l'ancien répertoire, soit des vieux drames essoufflés de romantisme. Ça n'est pas admirable d'effort ... Ce qu'il faudrait trouver, il me semble, c'est une forme d'art qui puisse s'adapter, par l'esprit autant que par le décor, au plus grand nombre. — Ici, je ne prétends pas formuler la vérité, mais ne pourrait-on pas se souvenir des Grecs ?

N'est-ce pas dans Euripide, Sophocle, Eschyle, qu'on trouve ces grands mouvements d'humanité, aux lignes simples, aux effets si naturellement tragiques, qu'ils peuvent être compréhensibles aux âmes les moins filtrées comme les moins prévenues. — (Pour s'en convaincre, que l'on veuille bien imaginer la représentation de l'Agamemnon d'Eschyle, si admirablement traduit par Paul Claudel.)

Ne serait-ce pas plus près du peuple que toutes les finesses psychologiques ou mondaines du répertoire contemporain ? Quand il s'agit de faire oublier à des êtres leurs préoccupations domestiques, on ne saurait employer de trop sublimes moyens ; le but étant de les arracher à la vie, il est plutôt nuisible de leur en montrer des transpositions trop exactes, si réussies qu'elles soient.

Ceci m'amène à parler de cet Opéra Populaire, préoccupation récente, dont la réalisation présente les plus sérieuses difficultés ... A la grande rigueur, on peut improviser un comédien, l'ancien Théâtre Libre en est un exemple véridique ; il n'existe pas encore de moyens suggestifs assez puissants pour enjoindre au premier passant venu de jouer de la contrebasse. Sans en avoir l'air, ce petit fait a une extrême importance !... Pour un Opéra, il faut un orchestre ; où le trouvera-t-on ? Il faut des chanteurs, des choristes, etc ... Que va-t-on jouer ? Des œuvres de l'ancien répertoire, comme chez le voisin,

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy