C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 26

 

XX

E. GRIEG

 

M. E. Grieg est ce compositeur Scandinave qui fut si peu gentil pour la France lors de « l'Affaire ... ». Dans une lettre en réponse à une invitation de M. Colonne à venir diriger son orchestre, M. Grieg déclara nerveusement qu'il ne voulait Claude Debussy. Monsieur Croche, antidilettante, Frans leren, Vivienne  Stringaplus mettre les pieds dans un pays qui comprenait si mal la liberté ...

La France dut donc se passer de M. Grieg, mais il paraît que M. Grieg ne peut se priver de la France, puisque aujourd'hui il veut bien ... passer l'éponge et les frontières pour conduire cet orchestre français, objet de son mépris Scandinave de jadis ...

Par ailleurs, « l'Affaire » se meurt et M. Grieg a près de soixante ans !

C'est un âge où doivent nécessairement s'apaiser les colères pour faire place à la douce philosophie du sage, qui contemple le Jeu des événements en spectateur qui en a pesé et jugé rirrésistible force. Et puis, on a beau être Scandinave : on n'en est pas moins homme ...

Il est dur de se priver de l'enthousiasme que Paris réserve si gentiment aux étrangers, dont plus d'un n'a même pas la valeur sonore de M. Grieg. J'ai bien cru un moment que je n'allais pouvoir vous donner, sur la musique de Grieg, que des impressions de couleur !...

 

D'abord, le nombre des Norvégiens qui fréquentent habituellement le Concert Colonne s'était accru du triple ; jamais il ne nous a été donné de contempler tant de cheveux roux et de chapeaux extravagants (les modes de Christiania me semblent retarder quelque peu). Puis, le concert avait commencé par la double exécution d'une ouverture intitulée Automne et d'une foule d'admirateurs de Grieg, dont un commissaire de police, plus zélé que mélomane, a envoyé l'enthousiasme prendre le frais sur les quais qui bordent la Seine.Maintenant, craignait-on une attitude contradictoire ? Il ne m'appartient pas de l'affirmer, mais M. Grieg s'est attiré pendant un instant les épithètes les plus fâcheuses et du même coup je n'ai pu entendre ce morceau, tout occupé que j'étais de parlementer avec de brillants et sévères municipaux. Enfin ! J'ai pu voir M. Grieg ... De face, il a l'air d'un photographe génial ; de dos, une façon de porter les cheveux le fait ressembler à ces plantes appelées « soleil », chères aux perroquets et à ces jardins qui font l'ornement des petites gares de province. Malgré son âge, il est allègre et sec, et conduit l'orchestre avec une minutie nerveuse qui s'inquiète, souligne toutes les nuances, distribue l'émotion avec un infatigable soin.

On peut regretter que le séjour de M. Grieg à Paris ne nous ait rien appris de nouveau sur son art : il reste un musicien délicat quand il s'assimile la musique populaire de son pays, quoiqu'il soit loin d'en tirer le parti que MM. Balakirev et Rimski Korsakov trouvent dans l'emploi de la musique populaire russe. Ceci ôté, il n'est plus qu'un musicien adroit plus soucieux d'effet que d'art véritable. Il paraît que son véritable initiateur fut un jeune homme de son âge, un génie né qui promettait un grand musicien, quand il mourut à vingt-quatre ans : Richard Nordruck. Cette mort est doublement regrettable puisqu'elle priva la Norvège d'une gloire et Grieg d'une influence amicale qui l'aurait certainement empêché de s'égarer dans des chemins perfides ... Autre part, Grieg assume un but pareil à « Solness le constructeur » (un des derniers drames d'Ibsen), « bâtir pour les enfants des hommes une maison où ils se trouvent chez eux et heureux ... » Je n'ai trouvé aucune trace de cette belle image dans ce que M. Grieg nous fit entendre hier. Maintenant, nous ne connaissons rien de ses dernières œuvres ? Peut-être sont-elles les « maisons heureuses » dont parle Ibsen ! En tout cas, M. Grieg ne nous a pas donné la joie d'y entrer ; l'accueil triomphal qu'il reçut hier peut le récompenser d'avoir pris la peine de venir en France. Que notre souhait le plus vif soit qu'il nous juge dignes, dans l'avenir, de nous trouver, sinon « chez nous », du moins heureux par sa musique.

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy