C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 31

 

Tout lui fut, ou à peu près, prétexte à ballets, figuration, et le résultat donna une œuvre où les artifices de la féerie se mêlèrent aux agréments qu'offrent les Folies-Bergère. Mon Dieu ! à Monte-Carlo ça pouvait marcher. On n'y vient pas absolument pour entendre des œuvres d'art, et la musique y prend à peu près l'importance d'une jolie après-midi. Les délicieux rastaquouères qui en font l'ornement n'y regardent pas de si près, et les charmantes demoiselles cosmopolites n'y voient qu'un accompagnement discret au tant qu'utile à leurs sourires ...

Pour Paris, il fallait trouver mieux. C'est ici qu'intervient la Société des Grandes Auditions, dont l'éclectisme bien connu ne recule devant aucun sacrifice. Cette fois-ci, elle me paraît avoir sacrifié jusqu'au bon goût le plus simple. Son désir de donner à la France des leçons de haute musique l'a, je crois, entraînée plus loin qu'il n'est permis. Quoique les gens du monde puissent se tromper plus que les autres, en raison de leur manque d'entraînement dans la matière.

Et l'on trouva aussi des chanteurs admirables, comme M. Renaud, qui est peut-être le seul artiste qui fasse supporter le Méphistophélès imaginé par la verve de M. Gunzbourg, tant il y apporte de tact et de goût personnel. M. Alvarez et M me Calvé sont trop célèbres pour ne pas être parfaits, même dans la Damnation.

Dieu sait, pourtant, quels rôles de marionnettes ils assument ! Enfin, il y a deux personnages qui n'en reviennent pas, d'abord Faust !

Que voulez-vous, il a bien retrouvé M. Colonne, mais il s'étonne de remplir les mesures où il avait l'habitude de rester tranquille, par une pantomime qu'il cherche vainement à s'expliquer. Puis, la musique regimbe aussi, elle a conscience d'être quelquefois de trop, et même complètement inutile. Elle est si peu de la musique de théâtre, la pauvre, qu'elle a honte d'être sonore et de participer si maladroitement au mouvement scénique que M. Gunzbourg lui imposa. Désormais, M. Gunzbourg peut dormir tranquille, il aura son buste en face de celui de Berlioz, dans les jardins de Monte-Carlo ; il y sera même beaucoup plus à sa place, et Berlioz n'aura vraiment pas à se plaindre du voisinage.

 

XXIV

GOUNOD

 

Beaucoup de gens sans parti pris, c'est-à-dire qui ne sont pas musiciens, se demandent pourquoi l'Opéra s'obstine à jouer Faust. Il y a à cela plusieurs raisons dont la meilleure est que l'art de Gounod représente un moment de la sensibilité française. Qu'on le veuille ou non, ces choses-là ne s'oublient pas. A propos de Faust, des musicographes éminents ont reproché à Gounod d'avoir travesti la pensée de Gœthe ; les mêmes éminents personnages ne pensèrent jamais à s'apercevoir que Wagner avait peut-être faussé le personnage de Tannhaeuser qui, dans la légende, n'est pas du tout le bon petit garçon repentant qu'en a fait Wagner et dont le bâton brûlé du souvenir de Vénus n'a jamais voulu refleurir. Dans cette aventure, Gounod est peut-être pardonnable parce qu'il est Français ; tandis que Tannhaeuser et Wagner étant tous les deux Allemands, cela reste sans excuse. Nous aimons tant de choses en France que nous en aimons peu la musique. Pourtant il y a des gens très forts qui d'en entendre tous les jours et de toutes les marques se déclarent musiciens.

Seulement, ils n'écrivent jamais de musique ... ils encouragent les autres. C'est généralement comme cela que l'on crée une école. A ceux-là, n'allez pas parler de Gounod ; ils vous mépriseraient du haut de leurs dieux, dont la qualité la plus charmante est d'être interchangeable. Gounod ne faisait partie d'aucune école. Et c'est un peu l'attitude habituelle des foules qui, à beaucoup de sollicitations esthétiques, répondent en retournant à ce à quoi elles se sont accoutumées. Ce n'est pas toujours du meilleur goût. Cela oscille, sans précaution, du Père la Victoire à la Walkure, mais c'est ainsi. Les personnes qui composent si curieusement l'élite peuvent battre du tambour pour des noms célèbres ou autorisés, cela passe comme une forme de chapeau. Rien n'y fait ; les éducateurs y perdent leur souffle ; le grand cœur anonyme de la foule ne se laisse pas prendre ; l'art continue à souffler où il veut ... L'Opéra s'obstine à jouer Faust.

On devrait, pourtant, en prendre son parti et admettre que l'art est absolument inutile à la foule.

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy