C. Debussy. Monsieur Croche, antidilettante 4

 
 

monotonie élégante du boulevard Malesherbes quand j'aperçus la brève silhouette de M. Croche ; m'autorisant de ses façons singulières, je marchai près de lui sans plus de formules. Un bref coup d'œil m'assura de son acceptation et bientôt il se mit à parler de cette voix lointaine d'asthmatique qu'exagérait encore la crudité de l'air et qui timbre si curieusement ses moindres paroles ...

« Parmi les institutions dont la France s'honore, en connaissez-vous une qui soit plus ridicule que l'institution du prix de Rome ?

On l'a déjà, je le sais, beaucoup dit, encore plus écrit ; cela sans effet bien apparent, puisqu'elle continue avec cette déplorable obstination qui distingue les idées absurdes ? ... »

— J'osai lui répondre que cette institution prenait peut-être ses forces dans le fait qu'elle était parvenue à l'état de superstition dans certains milieux ... Avoir eu ou ne pas avoir eu le prix de Rome résolvait la question de savoir si on avait, oui ou non, du talent. Si ça n'était pas très sûr, c'était du moins commode et l'on préparait pour l'opinion publique une comptabilité facile à tenir. M. Croche siffla entre ses dents, mais pour lui-même, je pense ...

« Oui, vous avez eu le prix de Rome ... Remarquez, monsieur, que j'admets fort bien que l'on facilite à des jeunes gens de voyager tranquillement en Italie et même en Allemagne, mais pourquoi restreindre le voyage à ces deux pays ? Pourquoi surtout ce malencontreux diplôme qui les assimile à des animaux gras ? Le prix de Rome est un jeu ou plutôt un sport national. On en apprend les règles dans des endroits nommés : Conservatoire, École des Beaux-Arts, etc. Les parties, précédées d'un sévère entraînement se jouent une fois par an ; les arbitres du jeu sont les membres de l'Institut, d'où il ressort ce fait curieux que MM. W. Bouguereau, J. Massenet jugent indifféremment ces parties, qu'elles se jouent  en musique, peinture, sculpture, architecture, gravure ; on n'a pas encore songé à leur adjoindre un danseur, ce qui serait logique, Terpsichore n'étant pas la plus négligeable des neuf Muses. Sans vouloir discréditer l'institution du prix de Rome, on peut au moins en affirmer l'imprévoyance ... je veux dire par cela qu'on abandonne froidement de très jeunes gens aux tentations

 

charmantes d'une entière liberté dont, au surplus, ils ne savent que faire ... Qu'ils accomplissent les termes du formulaire réglant la marche des envois de Rome  et les voilà quittes de toute autre préoccupation. Or, en arrivant à Rome, on ne sait pas grand'chose, — tout au plus sait-on son métier ! — et l'on voudrait que ces jeunes gens, déjà troublés par un complet changement de vie, se donnent à eux-mêmes les leçons d'énergie nécessaires à une âme d'artiste. C'est impossible ! Et si l'on peut lire le rapport annuel sur les envois de Rome, on s'étonnera de la sévérité de ses termes ; ça n'est pas la faute des pensionnaires si leur esthétique est un peu en désordre, mais bien celle de ceux qui les envoient dans un pays où tout parle de l'art le plus pur, en les laissant libres d'interpréter cet art à leur guise. 

Au surplus, le flegme académique, avec lequel ces messieurs de l'Institut désignent celui d'entre tous ces jeunes gens qui sera artiste, me frappe par son ingénuité. Qu'en savent -ils ? Eux-mêmes sont-ils bien sûrs d'être des artistes ? Où prennent-ils donc le droit de diriger une destinée aussi mystérieuse ? Vraiment, il semble qu'en ce cas, ils feraient mieux de s'en remettre au simple jeu de la courte paille, qui sait ? le hasard est parfois si spirituel ... Mais non, il faut chercher ailleurs ... Ne pas juger sur des œuvres de commande et d'une forme telle qu'il est impossible de savoir exactement si ces jeunes gens savent leur métier de musicien ... Qu'on leur donne, si l'on y tient absolument, un certificat de hautes études, mais pas un certificat d'imagination, c'est inutilement grotesque ! Cette formalité une fois remplie, qu'ils voyagent à travers l'Europe, qu'ils se choisissent eux-mêmes un maître ou, s'ils le peuvent rencontrer, un brave homme qui leur apprenne que l'art n'est pas nécessairement borné aux monuments subventionnés par  l'État ! »

M. Croche s'interrompit pour tousser misérablement et s'excuser auprès de son cigare éteint ...

« Nous luttons, » dit-il en montrant son cigare, lui s'éteint, me reprochant ironiquement de trop parler, et m'avertit qu'il finira bien par m'ensevelir sous sa cendre accumulée.

« C'est, avouez-le, un bûcher d'un panthéisme charmant, cela commente doucement qu'il ne faut pas se croire absolument nécessaire, et qu'on doit admettre la brièveté de la vie comme l'enseignement le plus utile ... » — Puis, se retournant brusquement vers moi : —  « J'étais chez Lamoureux le

Monsieur Croche, antidilettante. Claude Debussy