Émile Zola

 
Le Chômage

Émile Zola

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  1. Texte Le Chômage (texte et audio)
  2. Nouvelle: Le Paradis des chats

 

 

 

Le Chômage, est un texte qui a suscité une émotion considérable en 1872

et qui a même entraîné l’interdiction du Corsaire,

le journal républicain de la gauche radicale qui l’avait accueilli.

 


I

    Le matin, quand les ouvriers arrivent à l’atelier, ils le trouvent froid, comme noir d’une tristesse de ruine. Au fond de la grande salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues immobiles ; et elle met là une mélancolie de plus, elle dont le souffle et le branle animent toute la maison, d’ordinaire, du battement d’un cœur de géant, rude à la besogne.
Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d’un air triste aux ouvriers :
    - Mes enfants, il n’y a pas de travail aujourd’hui ... Les commandes n’arrivent plus ; de tous les côtés, je reçois des contrordres, je vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre, sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années, menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout suspendre.
Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d’un ton plus bas :
    - Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure ... Ma situation est aussi terrible, plus terrible peut-être que la vôtre. En huit jours, j’ai perdu cinquante mille francs. J’arrête le travail aujourd’hui, pour ne pas creuser le gouffre davantage ; et je n’ai pas le premier sou de mes échéances du 15 ... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n’est pas notre faute, n’est-ce pas ? Nous avons lutté jusqu’au bout. J’aurais voulu vous aider à passer ce mauvais moment ; mais c’est fini, je suis à terre ; je n’ai plus de pain à partager.
Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent silencieusement.

    Et, pendant quelques minutes, ils restent là, à regarder leurs outils inutiles, les poings serrés. Les autres matins, dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rythme ; et tout cela semble déjà dormir dans la poussière de la faillite. C’est vingt, c’est trente familles qui ne mangeront pas la semaine suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraître plus fermes. Ils font les braves, ils disent qu’on ne meurt pas de faim dans Paris.
Puis, quand le patron les quitte, et qu’ils le voient s’en aller, voûté en huit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand encore qu’il ne l’avoue, ils se retirent un à un, étouffant dans la salle, la gorge serrée, le froid au cœur, comme s’ils sortaient de la chambre d’un mort. Le mort, c’est le travail, c’est la grande machine muette, dont le squelette est sinistre dans l’ombre.

 

II

    L’ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s’offrant tout entier à n’importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées.
Alors, l’ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu’on ne pourrait le garder. C’est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l’argent, l’argent lâche s’est caché.


    Au bout des huit jours, c’est bien fini. L’ouvrier a fait une suprême tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de misère. La pluie tombe ; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il marche sous l’averse, sans la sentir, n’entendant que sa faim, s’arrêtant pour arriver moins vite. Il s’est penché sur un parapet de la Seine ; les eaux grossies coulent avec un long bruit ; des rejaillissements d’écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s’en va.
La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S’il crevait une vitre, il prendrait d’une poignée du pain pour des années. Les cuisines des restaurants s’allument ; et, derrière les rideaux de mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas, il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s’étale aux heures de la faim.
Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a promis du pain pour le soir.

    Il n’a pas osé venir leur dire qu’il avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande comment il entrera, ce qu’il racontera, pour leur faire prendre patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger. Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.
Et, un instant, il a l’idée de mendier. Mais quand une dame ou un monsieur passent à côté de lui, et qu’il songe à tendre la main, son bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir, tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à voir son masque farouche d’affamé.

 

III

    La femme de l’ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe d’indienne. Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue.
Elle n’a plus rien au logis ; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas ; le matelas s’en est allé ainsi ; maintenant, il ne reste que la toile. Elle l’a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l’air d’entrer, car la petite tousse beaucoup.
STEINLEN THEOPHILE ALEXANDRE    Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a frappé plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a des malheureuses qu’elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a rencontré une tout debout au coin d’un trottoir ; une autre est morte ; une autre a disparu.


    Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils seraient à l’aise, si des mortes saisons ne les avaient dépouillés de tout. Elle a épuisé les crédits : elle doit au boulanger, à l’épicier, à la fruitière, et elle n’ose plus même passer devant les boutiques. L’après-midi, elle est allée chez sa sœur pour emprunter vingt sous ; mais elle a trouvé, là aussi, une telle misère qu’elle s’est mise à pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa sœur et elle, ont pleuré longtemps ensemble. Puis, en s’en allant, elle a promis d’apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque chose.
Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, elle se réfugie sous la porte ; de grosses gouttes clapotent à ses pieds, une poussière d’eau pénètre sa mince robe.

    Par moments, l’impatience la prend, elle sort, malgré l’averse, elle va jusqu’au bout de la rue, pour voir si elle n’aperçoit pas celui qu’elle attend, au loin, sur la chaussée. Et quand elle revient, elle est trempée ; elle passe ses mains sur ses cheveux pour les essuyer ; elle patiente encore, secouée par de courts frissons de fièvre.
Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour ne gêner personne. Des hommes la regardent en face ; elle sent, par moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris suspect, la rue avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a faim, elle est à tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle pense à la petite qui dort, en haut.
Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement.
    - Eh bien ! balbutie-t-elle.
Lui, ne répond pas, baisse la tête. Alors, elle monte la première, pâle comme une morte.

 

IV

    En haut, la petite ne dort pas. Elle s’est réveillée, elle songe, en face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite.
Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses pieds nus pendent, grelottants ; ses mains de poupée maladive ramènent contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent là une brûlure, un feu qu’elle voudrait éteindre. Elle songe.


    Elle n’a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller à l’école, parce qu’elle n’a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère la menait au soleil. Mais cela est loin ; il a fallu déménager ; et, depuis ce temps, il lui semble qu’un grand froid a soufflé dans la maison. Alors, elle n’a plus été contente ; toujours elle a eu faim.
C’est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la comprendre. Tout le monde a donc faim ? Elle a pourtant tâché de s’habituer à cela, et elle n’a pas pu. Elle pense qu’elle est trop petite, qu’il faut être grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute, cette chose qu’on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim.
Puis, c’est si laid, chez eux ! Elle regarde la fenêtre où bat la toile du matelas, les murs nus, les meubles éclopés, toute cette honte du grenier que le chômage salit de son désespoir. Dans son ignorance, elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avec de beaux objets qui luisaient ; elle ferme les yeux pour revoir cela ; et, à travers ses paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand resplendissement d’or dans lequel elle voudrait entrer.

Mais le vent souffle, il vient un tel courant d’air par la fenêtre qu’elle est prise d’un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux.
Autrefois, elle avait peur, lorsqu’on la laissait toute seule ; maintenant, elle ne sait plus, ça lui est égal. Comme on n’a pas mangé depuis la veille, elle pense que sa mère est descendue chercher du pain. Alors, cette idée l’amuse. Elle taillera son pain en tout petits morceaux ; elle les prendra lentement, un à un. Elle jouera avec son pain.
La mère est rentrée ; le père a fermé la porte. La petite leur regarde les mains à tous deux, très surprise. Et, comme ils ne disent rien, au bout d’un bon moment, elle répète sur un ton chantant :
    - J’ai faim, j’ai faim.
Le père s’est pris la tête entre les poings, dans un coin d’ombre ; il reste là, écrasé, les épaules secouées par de rudes sanglots silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la petite. Elle la couvre avec toutes les hardes du logis, elle lui dit d’être sage, de dormir. Mais l’enfant, dont le froid fait claquer les dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brûler plus fort, devient très hardie. Elle se pend au cou de sa mère ; puis, doucement :
    - Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim ?

Nouvelle: Le Paradis des chats