Guillaume Apollinaire - Marquis de Sade (2)

 

    Le marquis de Sade avait épousé, contre son gré, Mlle de Montreuil. Il eût préféré se marier avec la sœur cadette de celle-ci. Celle qu'il aimait ayant été mise dans un couvent, il éprouva un grand dépit, un grand chagrin, et se livra à la débauche. Le marquis de Sade a donné beaucoup de détails autobiographiques sur son enfance et sa jeunesse dans Aline et Valcour, où il s'est peint sous le nom de Valcour. Guillaume Apollinaire - L'oeuvre du Marquis de Sade, introduction, frans leren, Vivienne Stringa. Hantise | estampe | Odilon Redon On trouverait peut-être dans Julielle des détails sur son séjour en Allemagne. Quatre mois après son mariage, il était emprisonné à Vincennes. En 1768 éclata le scandale de la veuve Rose Keller. Le marquis de Sade, semble-t-il, était moins coupable qu'on ne le prétendit. Cette affaire n'est pas encore éclaircie. A ce propos, Charles Desmaze (Le Châtelet de Paris, Didier et Cie, 1863, p. 327) indique :  

   « Dans les papiers des commissaires du Châtelet se trouve le procès-verbal, dressé par l'un d'eux, de l'information faite contre le marquis de Sade, prévenu d'avoir, à Arcueil, déchiqueté à coups de canif une femme qu'il avait fait mettre nue et attacher à un arbre et d'avoir versé sur les plaies saignantes de la cire à cacheter brûlante. »

    Et le docteur Cabanes, qui a signalé ce passage du livre de Charles Desmaze dans la Chronique médicale (15 décembre 1902), ajoute :

    « C'est un dossier qu'il serait utile de retrouver et de publier pour éclaircir le procès toujours pendant du divin marquis. »

    Quoi qu'il en soit, dès 1764, dans un de ses rapports, l'inspecteur de police Marais disait : « J'ai très fort recommandé à la Brissaut, sans m'expliquer davantage, de ne pas lui fournir de filles pour aller avec lui en petites maisons. »

    Marais écrivait encore, dans son rapport du 16 octobre 1767 :

    « On ne tardera pas à entendre encore parler des horreurs de M. le comte de Sade. Il fait l'impossible pour déterminer la demoiselle Rivière, de l'Opéra, à vivre avec lui et lui a offert vingt-cinq louis par mois, à condition que les jours où elle ne serait pas au spectacle, elle irait les passer avec lui à sa petite maison d'Arcueil. Cette demoiselle-là refuse. »

 

   Sa petite maison d'Arcueil, l'Aumônerie, aurait abrité d'après la rumeur publique, des orgies dont la mise en scène, sans doute, devait être effrayante, sans qu'il s'y commit, je crois de véritables cruautés. L'affaire Rose Keller entraîna le second emprisonnement du marquis de Sade. Il fut enfermé au château de Saumur, puis à la prison de Pierre-Encise, à Lyon. Au bout de six semaines, il fut remis en liberté. En juin 1772 a lieu l'affaire de Marseille ; elle avait moins de gravité encore que l'affaire de la veuve Keller. Cependant le Parlement d'Aix condamna le marquis, par contumace, à la peine de mort. Ce jugement fut cassé en 1778. A la veille de sa seconde condamnation, le marquis s'enfuit en Italie en enlevant la sœur de sa femme.

    Après avoir parcouru quelques grandes villes, il voulut se rapprocher de la France et vint à Chambéry, où il fut arrêté par la police sarde et incarcéré au château de Miolans, le 8 décembre 1772. (Grâce à sa jeune femme, il parvint à s'échapper dans la nuit du 1er au 2 mai 1773. Après un court séjour en Italie, il rentra en France et reprit, au château de la Coste, sa vie de débauches. Il venait assez souvent à Paris, où il fut arrêté le 14 janvier 1777 et conduit au donjon de Vincennes et, de là, transféré à Aix, où un arrêt du 30 juin 1778 cassa la sentence de 1772. Un nouvel arrêt le condamna, pour les faits de débauche outrée, à ne pas aller à Marseille pendant trois années et à 50 livres d'amende au profit de l'œuvre des prisonniers. On ne lui rendit pas la liberté.

    Pendant qu'on le menait d'Aix à Vincennes, il s'échappa encore grâce à sa femme et fut arrêté quelques mois après au château de la Coste. En avril 1779, il fut enfermé de nouveau à Vincennes, où il eut un amour platonique avec Mlle de Rousset, une amie de sa femme, et d'où il ne devait plus sortir que pour entrer à la Bastille, le 29 février 1784. Il y écrivit la plupart de ses ouvrages. En 1789, ayant connu la Révolution qui se préparait, le marquis de Sade commença à s'agiter ; il eut des démêlés avec M. de Launay, gouverneur de la Bastille. Le 2 juillet, il eut l'idée de se servir, en guise de porte-voix, d'un long tuyau de fer-blanc, terminé à une de ses extrémités par un entonnoir, et qu'on lui avait donné pour vider ses eaux dans le fossé par sa fenêtre qui donnait sur la rue Saint-Antoine ; il cria à diverses reprises qu'«on égorgeait les prisonniers de la Bastille et qu'il fallait venir les délivrer (1) ». A cette époque, il n'y avait que fort peu de prisonniers à la Bastille, et il est assez difficile de démêler les raisons qui, excitant la fureur du peuple, le poussèrent justement contre une prison presque déserte. Il n'est pas impossible que ce soient les appels du marquis de Sade, les papiers qu'il jetait par sa fenêtre, et dans lesquels il donnait des détails sur les tortures auxquelles on aurait soumis les prisonniers dans le château, qui, exerçant quelque influence sur les esprits déjà excités, aient déterminé l'effervescence populaire et provoqué finalement la prise de la vieille forteresse.

    Le marquis de Sade n'était plus à la Bastille. M. de Launay, ayant conçu des craintes assez sérieuses (et cela n'irait pas contre l'hypothèse le marquis de Sade cause du 14 juillet), avait demandé qu'on le débarrassât de son prisonnier, et, sur un ordre royal daté du 3 juillet, le marquis de Sade avait été transféré, le 4 juillet, à une heure du matin, à l'hospice des fous de Charenton. Un décret de l'Assemblée constituante sur les lettres de cachet rendit au marquis sa liberté. Il sortit de la maison de Charenton le 23 mars 1790.

    Sa femme, qui s'était retirée au couvent de Saint-Aure, ne voulut plus le revoir et obtint, le 9 juin de la même année, une sentence du Châtelet prononçant entre elle et lui la séparation de corps et d'habitation. Cette malheureuse femme s'adonna à la piété et mourut, dans son château d'Echauffour, le 7 juillet 1810.

(1) Voir : Répertoire ou Journalier du château de la Bastille à commencer le 15 mai 1782, publié en partie par Alfred Bégis (Nouvelle Revue, nov et dec, 1882.) — La Bastille dévoilée, par Manuel. — Le Marquis de Sade, par Henri d'Alméras.

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L'oeuvre du Marquis de Sade par Guillaume Apollinaire