Guillaume Apollinaire - Marquis de Sade (4)

 

    Ange Pitou aurait aussi vu le marquis vers la même époque.

    Le portrait qu'il en trace paraît assez véridique. En effet, on sent percer chez Pitou, pour le marquis de Sade, une certaine sympathie que le chanteur royaliste n'eût pas éprouvée à l'égard d'un homme qu'il n'aurait pas connu, que tout le monde dénigrait et que, pour faire comme tout le monde, Pitou lui-même se croit obligé de présenter comme un monstre en qui il découvre, toutefois, des traces de bienfaisance.

    Voici le récit d'Ange Pitou (1) : Guillaume Apollinaire - L'oeuvre du Marquis de Sade, introduction, frans leren, Vivienne Stringa. Cime noire  | estampe | Odilon Redon

    « Dans les dix-huit mois que j'ai passés à Sainte-Pélagie, en 1802 et 1803, attendant mes lettres de grâce, j'étais dans le même corridor que le fameux marquis de Sade, auteur du plus exécrable ouvrage que la perversité humaine ait jamais inventé. Ce misérable était si entaché de la lèpre des crimes les plus inconcevables que l'autorité l'avait ravalé au-dessous du supplice et même au-dessous de la brute en le rangeant au nombre des maniaques : la justice, ne voulant ni salir ses archives du nom de cet être, ni que le bourreau, en le frappant, lui fît obtenir la célébrité dont il était si avide, l'avait relégué dans un coin de prison, en donnant à tout détenu la permission de la débarrasser de ce fardeau.

« L'ambition de la célébrité littéraire fut le principe de la dépravation de cet homme, qui n'était pas né méchant. Ne pouvant élever son vol au niveau de celui des écrivains moraux de premier ordre, il avait résolu d'entr'ouvrir le gouffre de l'iniquité et de s'y précipiter pour reparaître enveloppé des ailes du génie du mal et de s'immortaliser en étouffant toute vertu et divinisant publiquement tous les vices. Cependant, on apercevait encore de lui des traces de quelque vertu, telle que la bienfaisance. Cet homme frémissait à l'idée de la mort et tombait en syncope en voyant ses cheveux blancs. Parfois il pleurait en s'écriant dans un commencement de repentir qui n'avait pas de suite : « Mais pourquoi suis-je aussi affreux, et pourquoi le crime est-il si charmant ? Il m'immortalise, il faut le faire régner dans le monde. »

    « Cet homme avait de la fortune et ne manquait de rien ; il entrait quelquefois dans ma chambre, et il me trouvait riant, chantant et toujours de bonne humeur, mangeant sans dégoût et sans chagrin mon morceau de pain noir ou ma soupe de prison. Son visage s'enflammait de colère. « Vous êtes donc heureux ? disait-il. — Oui, monsieur. — Heureux ! — Oui, monsieur. » Puis mettant la main sur mon cœur et gambadant, je lui disais : « Je n'ai rien là qui me pèse, je suis un milord, monsieur le marquis ; voyez, j'ai de la dentelle à ma cravate, à mon mouchoir ; voilà des manchettes de point qui ne m'ont point coûté fort cher et, au lieu de broderie, je vais amener la mode de festanger ou de franger les habits. — Vous êtes fou, monsieur Pitou. — Oui, monsieur le marquis ; mais, dans la misère, j'ai la paix du cœur. » Il s'approchait de ma table, et la conversation continuait : « Que lisez-vous là ? — C'est la Bible. — Ce Tobie est un bon homme, mais ce Job fait des contes. — Des contes, monsieur, qui seront des réalités pour vous et pour moi. — Quoi, des réalités, monsieur, vous croyez à ces chimères et vous pouvez rire ? — Nous sommes fous l'un et l'autre, monsieur le marquis, vous d'avoir peur de vos chimères, moi de rire en croyant à mes réalités. »

(1) Analyse de mes malheurs et de mes persécutions depuis vingt-six ans, par L.-A. Pitou, auteur du Voyage à Cayenne et de l'Urne des Stuarts el des Bourbons, à Paris, 1816 (p. 98).

 

    « Cet homme vient de mourir à Charenton ... Moi je suis libre ... »

    Il est aussi fait mention du marquis de Sade dans un ouvrage (2) de P.-F.-T.-J. Giraud. Cette note confirme ce que l'on savait déjà de la ténacité, de la volonté, de l'indomptable énergie du marquis :

    « De Sade, l'abominable auteur du plus horrible des romans, a passé plusieurs années à Bicêtre, à Charenton et à Sainte- Pélagie. Il soutenait sans cesse qu'il n'avait point composé l'infernale J***, mais M. de G***, jeune auteur qu'il attaquait souvent, le lui prouva de cette manière : Vous avouez les Crimes de l'Amour, ouvrage presque moral qui porte votre nom ; vous ajoutez à ce titre : « Par l'auteur d'Aline et Valcour » et, dans la préface de cette dernière production, pire encore que J***, vous vous déclarez l'auteur de cet infâme ouvrage ; résignez-vous. — Considérée sous les rapports physiologiques, la tête de ce peintre du crime peut passer pour une des plus étranges monstruosités que la nature ait jamais produites. On assure qu'il a fait lui-même les essais de plusieurs dérèglements qu'il a décrits avec une épouvantable énergie. Il était gros d'horreurs, et son odieuse fécondité lui imposait le besoin d'en enfanter jusque dans les prisons où l'on voulait étouffer son infernal génie. Des inspecteurs de la police avaient la mission de visiter fréquemment les lieux qu'il habitait et d'enlever tous les écrits qu'ils y trouveraient et qu'il cachait quelquefois de manière à rendre les recherches très difficiles. Le sieur V...t, chargé souvent de faire ces visites, a dit à plusieurs personnes que. malgré les glaces de l'âge, il sortait encore, à travers les feux de cette imagination véritablement volcanique, des productions plus abominables encore que celles qui ont été livrées au public.

    « Il est possible que les cartons du bureau des mœurs de la préfecture de police servent de catacombes à ces infâmes enfants d'une dépravation qu'on ne saurait qualifier ; mais il est aussi à désirer qu'ils rentrent dans le néant d'où ils n'auraient jamais dû sortir. »

    Le docteur Cabanes (Chronique médicale du 15 décembre 1902), après avoir déploré que l'on ne connaisse point d'image réelle du marquis de Sade, ajoute : « Nous croyons savoir cependant qu'il en existe une, une délicieuse miniature, qui se trouve en la possession d'un érudit collectionneur, lequel, hâtons-nous de le dire, ne s'en dessaisirait pas facilement même pour une reproduction. »

    Quant à Restif de la Bretonne, qui connaissait bien les ouvrages du marquis de Sade, imprimés et même manuscrits, et s'en préoccupait, il ne l'a jamais rencontré. « C'est, dit-il dans Monsieur Nicolas, un homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille. » On sait que le 14 juillet le marquis de Sade n'était plus à la Bastille.

    Dès sa jeunesse, il se livra aux lectures les plus variées, lisant toutes sortes de livres, mais préférant les ouvrages de philosophie, d'histoire et surtout les récits des voyageurs qui lui donnaient des renseignements sur les mœurs des peuples éloignés. Lui-même observait beaucoup. Il était bon musicien, dansait à la perfection, montait très bien à cheval, était de première force à l'escrime et s'occupa même de sculpture. Il aimait beaucoup la peinture et passait de longues heures dans les galeries de tableaux. On le vit souvent dans celles du Louvre. Ses connaissances étaient étendues sur toutes les matières. Il savait l'italien, le provençal (il s'appelait lui-même le Troubadour provençal et composa des vers provençaux) et l'allemand. Il a donné un grand nombre de preuves de son courage. Il aimait par-dessus tout la liberté. Tout, ses actions, son système philosophique témoignent de son goût passionné pour la liberté dont il fut privé si longtemps pendant le cours de ce que son valet Carteron appelait sa « chienne de vie ». Ce Carteron, dans des lettres à son maître, conservées à la Bîbliothèque de l'Arsenal, nous fait connaître que le marquis de Sade fumait la pipe « comme un corsaire » et qu'il mangeait « comme quatre ». Les longues détentions du marquis aigrirent son caractère qui, naturellement, était bien fait, mais autoritaire. On a de nombreux témoignages de ses colères à la Bastille, à Bicêtre, à Charenton. Dans une lettre souvent inexactement citée que Mirabeau écrivait, le 28 juin 1780, à son « bon ange » l'agent Boucher, attaché à sa personne, il raconte une altercation qu'il eut avec le marquis de Sade. Tous deux étaient prisonniers à Vincennes :

(2) Histoire générale des prisons sous le règne de Buonaparte, avec des Anecdotes curieuses et intéressantes sur la Conciergerie, Vincennes, Bicêtre, Sainte-Pélagie, la Force, le Château de Joux, etc, etc., et les personnages marquants qui y ont été détenus, par P.-F.-T,J. Giraud, Paris, 1814, in-8.

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L'oeuvre du Marquis de Sade par Guillaume Apollinaire