Guillaume Apollinaire - Marquis de Sade (7)

 

    Justine et Juliette sont les filles d'un riche banquier parisien (1). Elles ont été élevées jusqu'à 14 et 15 ans dans un couvent célèbre de Paris. Des événements imprévus : la banqueroute de leur père, sa mort, bientôt suivie de celle de leur mère, modifient complètement la destinée de ces jeunes filles. Elles doivent, quitter le couvent et subvenir elles-mêmes aux besoins de leur vie. Juliette, vive, insouciante, volontaire, d'une beauté insolente, se trouve heureusede cette liberté. La cadette, Justine, naïve, mélancolique et douce, sent toute l'étendue de son malheur. Juliette, qui se sait belle, cherche aussitôt à tirer parti de sa beauté. Justine est vertueuse et veut le demeurer. Elles se réparent. Justine va retrouver des amis de sa famille qui la repoussent. Un curé cherche à la séduire. Elle finit par aller chez un gros négociant, M. Dubourg, qui aime à faire pleurer les enfants. Elle ne lui cache pas son étonnement et son dégoût lorsqu'il lui expose ses théories luxurieuses. Elle lui résiste, et il la met dehors. Pendant ce temps, une certaine Mme Desroches, chez qui elle est descendue, lui vole tout ce qu'elle possède. Justine se trouve à la merci de cette femme qui la met en rapport avec une Mme Delmonse, sorte de demi-mondaine assez chic, qui lui vante les agréments de la prostitution. On essaye de prostituer Justine et on la ramène au vieux Dubourg. Elle résiste encore, et après quelques aventures déplorables, Justine, malgré son innocence, finit par aller en prison. Elle y fait connaissance avec une certaine Dubois, coquine qui a commis tous les crimes imaginables. Toutes deux sont condamnées à mort. La Dubois incendie la prison, elles se sauvent et joignent une bande de brigands les plus infâmes qui se puissent rencontrer. Justine parvient à se sauver avec Saint-Florent, marchand qu'elle a délivré des mains des brigands et qui se dit son oncle. Il la viole et l'abandonne évanouie. En revenant à elle, Justine aperçoit ensuite un jeune homme, M. de Bressac, qui se livre à des divertissements contre nature avec son laquais. Ils lui font quelques avances et finissent par la conduire auprès de la vertueuse Guillaume Apollinaire - L’œuvre du Marquis de Sade, introduction, frans leren, Vivienne Stringa. Ensuite parait un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps de poisson| estampe | Odilon Redon    Mme de Bressac qui, s'apitoyant sur le sort de Justine, veut la ramèner à Paris et s'occuper de sa réhabilitation. Malheureusement, la Delmouse est partie pour l'Amérique, et l'affaire ne peut être tirée au clair. Bressac, pendant ce temps, se livre à des orgies épouvantables, il pollue sa mère et force même Justine à la tuer. Justine se sauve au bourg de Saint- Marcel, près de Paris, et entre chez un chirurgien nommé Rodin qui, avec sa sœur Célestine, tient une école mixte où ne sont admis que des enfants d'une beauté remarquable, n'ayant ni moins de douze ans, ni plus de dix-sept, et au nombre de cent pour chaque sexe. Rodin enseigne les garçons, et Céline les filles. Justine se lie avec la fille de Rodin, Rosalie. Rodin ne commet pas seulement des incestes, il se livre avec son collègue Rambeau à des opérations chirurgicales, aussi audacieuses que criminelles, auxquelles ils soumettent la malheureuse Justine qui échappe à la mort presque miraculeusement et va à Sens. Assise au crépuscule au bord d'un étang, elle entend qu'on jette quelque chose dans l'eau ; voyant que c'est une toute petite fille, elle la sauve ; mais le meurtrier rejette l'enfant et emmène Justine à son château. C'est un antialcoolique et un végétarien qui a la manie de rendre les femmes enceintes et de ne voir chacune d'elles qu'une seule fois. Il se nomme M. de Bandole et a des idées assez curieuses sur la conception. C'est ainsi qu'après le congrès il laisse les femmes suspendues la tête en bas, pendant neuf jours, pour être bien certain de les avoir fécondées. Justine est tirée des mains de M. de Bandole par le frère de la Dubois, le brigand Cœur-de-Fer. Ensuite Justine entre dans une abbaye de Bénédictins où le satanisme est en honneur. Il s'y trouve des sérails d'enfants des deux sexes. Le moine Jérôme raconte toutes les ignominies de sa longue vie emplie de meurtres et d'incestes.

(1) Ceci est l'analyse de la troisième rédaction de Justine. Les morceaux que l'on trouvera plus loin sont extraits de la première rédaction, qui est la moins audacieuse.

 

Il décrit les pays qu'il a visités : l'Allemagne, l'Italie, Tunis, Marseille, etc. Justine quitte le cloître. Elle rencontre Dorothée d'Esterval, femme d'un aubergiste criminel qui tient une hôtellerie isolée dans laquelle il assassine les voyageurs qui s'y aventurent. Dorothée a peur. Elle supplie Justine de venir avec elle. Justine la suit dans l'auberge où se commettent tant de crimes. Bressac survient ; il est, en effet, parent d'Esterval. Tous se rendent chez le comte de Germande, qui est également un de leurs parents. Celui-ci a pris la détestable habitude de martyriser sa femme, dont la beauté est admirable. Il lui tire « deux palettes de sang » tous les quatre jours. Ensuite Justine a encore une série d'aventures difficiles à résumer et qui se passe dans la famille Verneuil, chez les Jésuites, au milieu de tribades et d'invertis de toutes sortes. Justine rencontre ensuite le faux monnayeur Roland et finit par être enfermée dans la prison de Grenoble. Elle est sauvée par un avocat du barreau de cette ville, M. S... A l'auberge elle rencontre la Dubois qui la conduit à la maison de campagne de l'archevêque de Grenoble, dans laquelle il y a un cabinet à glaces pouvant se transformer en une épouvantable chambre de torture où l'archevêque fait décapiter les femmes après les avoir ignoblement outragées.

    « Lorsque les femmes entrèrent avec le prélat, elles trouvèrent dans ce local un gros abbé de quarante-cinq ans, dont la figure était hideuse et toute la construction gigantesque ; il lisait, sur un canapé, la Philosophie dans le Boudoir (1). »

    Justine s'échappe ; il lui arrive un certain nombre d'aventures épouvantables. On l'incarcère de nouveau et, derechef, la voilà condamnée à mort. Elle s'évade, erre lamentablement et finit par rencontrer une jolie dame qu'accompagnent quatre messieurs. C'est Juliette, qui accueille sa sœur avec tendresse et lui vante la vie criminelle : « J'ai suivi la route du vice, moi, mon enfant ; je n'y ai jamais rencontré que des roses. »

    Voilà cette Justine que le marquis de Sade a toujours désavouée avec une ténacité prodigieuse. Il avait ses raisons pour cela, sachant bien que la gloire ne lui en serait point ôtée tandis qu'un aveu de sa part aurait justifié aux yeux des contemporains toutes les représailles qu'on n'aurait pas manqué, en ce cas, d'exercer contre lui. On a même, de ces désaveux, un témoignage imprimé. C'est la réponse à Villeterque qui, dans un feuilleton, avait vivement critiqué Les Crimes de l'Amour et avait reproché au marquis d'avoir écrit Justine. De Sade fit aussitôt imprimer une brochure intitulée : L'auteur des Crimes de l'Amour à Villeterque, folliculaire, et jamais auteur n'a protesté avec autant d'énergie contre son propre ouvrage.

    Mais j'ai sous les yeux le manuscrit original, et qui n'a pas encore été signalé, de la première version de Justine, le premier jet, le premier brouillon de cet ouvrage avec toutes ses ratures. Le commencement est à la page 69 d'un cahier intitulé cahier neuvième qui renferme d'autres brouillons du marquis. L'œuvre se poursuit dans trois cahiers intitulés respectivement cahier dixième, cahier onzième, cahier douzième, et se termine dans le cahier treizième. La Justine est comprise, par conséquent, dans cinq cahiers.

(1) M. Henri d'Alméras pense que la Philosophie dans le Boudoir n'est pas du marquis de Sade. C'est là une erreur que cette citation pourra dissiper. Au reste, on ne s'y était point trompé jusqu'ici, ni Restif, qui connaissait bien les ouvrages de de Sade, ni personne. Tout dans la Philosophie dans le Boudoir décèle le génie du marquis, et son style s'y reconnaît facilement. Peut-être est-ce l'ouvrage capital, l'opus sadicun : par excellence.

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L'oeuvre du Marquis de Sade par Guillaume Apollinaire