Honoré de Balzac. lettre

 

Honoré de Balzac

LETTRE À L'ÉTRANGÈRE

 

À MADAME HANSKA.

 

Paris, janvier 1833.

    Madame,

    Je vous supplie de séparer complètement l'auteur de l'homme, et de croire à la sincérité des sentiments que j'ai dû exprimer vaguement là où j'ai été obligé par vous de correspondre avec vous.¹ Malgré la défiance perpétuelle que quelques amis me donnent contre certaines lettres semblables à celles que j'ai eu l'honneur de recevoir de vous, j'ai été vivement touché par un accent que les rieurs ne savent point contrefaire. Si vous daignez excuser la folie d'un cœur jeune, et d'une imagination toute vierge, je vous avouerai que vous avez été pour moi l'objet des plus doux rêves; en dépit de mes travaux, je me suis surpris plus d'une fois chevauchant à travers les espaces et voltigeant dans la contrée inconnue où vous, inconnue, habitiez seule de votre race. Je me suis plu à vous comprendre parmi les restes presque toujours malheureux d'un peuple dispersé, peuple semé rarement sur cette terre, exilé peut-être des cieux, mais dont chaque être a un langage et des sentiments qui lui sont particuliers, qui ne ressemblent point à ceux des autres hommes ; ce sont des délicatesses, des recherches d'âme, des pudeurs de sentiment, des tendresses de cœur plus pures, plus suaves, plus douces que chez les créatures les meilleures. Il y a quelque chose de saint jusque dans leur exaltation, et du calme dans l'ardeur. Ces pauvres exilés ont tous en eux, dans la voix, dans le discours, dans les idées, un je ne sais quoi qui les distingue des autres, qui sert à les lier entre eux malgré les distances, les lieux et les langages ; un mot, une phrase, le sentiment qui respire même dans un regard, est comme un ralliement auquel ils obéissent et, compatriotes d'une terre inconnue, mais dont les charmes se reproduisent dans leurs souvenirs, ils se reconnaissent et s'aiment au nom de cette patrie vers laquelle ils tendent. La poésie, la musique et la religion sont leurs trois divinités, leurs amours favorites, et chacune de ces passions réveille dans leurs cœurs des sensations également puissantes.

    Je vous ai donc revêtue de toutes ces idées et je vous ai tendu fraternellement la main de loin, sans fatuité, comme sans coquetterie, mais avec une confiance presque domestique, avec conscience, et si vous eussiez vu mon regard, vous y auriez reconnu tout à la fois la reconnaissance de l'amant et les religions du cœur : la tendresse pure qui lie le fils à la mère, et le frère à la sœur, tout le respect de l'homme jeune pour la femme, et les espérances délicieuses d'une longue et fervente amitié.

    Ce fut un épisode tout romanesque ; mais qui osera blâmer le romanesque ? Il n'y a que les âmes froides qui ne conçoivent pas tout ce qu'il y a de vaste dans les émotions auxquelles l'inconnu donne carrière libre. Moins nous sommes retenus par la réalité et plus grand est Tessor de Tâme. Je me suis donc laissé doucement aller à mes rêveries, et j'en ai fait de ravissantes. Alors, si quelque étoile a jailli de votre bougie, si votre oreille vous a redit des murmures inconnus, si vous avez vu des figures dans le feu, si quelque chose a pétillé, a parlé près de vous, autour de vous, croyez que mon esprit errait sous vos lambris.

   Au milieu du combat que je livre, au milieu de mes durs travaux, de mes études sans fin, dans ce Paris agité où la politique et la littérature absorbent seize ou dix-huit heures sur les vingt-quatre, à moi, malheureux, et bien différent de Tauteur que chacun rêve, j'ai eu des heures charmantes que je vous devais. Aussi, pour vous en remercier, je vous avais dédié le quatrième volume des Scènes de la Vie privée, en mettant votre cachet en tête de la dernière Scèney celle que je faisais au moment où je reçus votre première lettre². Mais une personne qui est une mère pour moi³, et dont je dois respecter les caprices ou même la jalousie, a exigé que ce muet témoignage de mes sentiments secrets disparût. J'ai la bonne foi de vous avouer et la dédicace et sa destruction, parce que je vous crois l'âme assez haute pour ne point vouloir d'un hommage qui eût causé le chagrin d'une personne aussi noble et aussi grande que celle dont je suis l'enfant, car elle m'a conservé au milieu des chagrins et du naufrage où j'ai failli périr jeune. Je ne vis que par le cœur et elle m'a fait vivre ! J'ai sauvé un seul exemplaire de cette feuille qui m'a été reprochée comme une coquetterie horrible ; gardez-la, madame, à titre de souvenir et de remerciements. Quand vous lirez ce livre, vous vous direz qu'en l'achevant et en le relisant j'ai pensé à vous et aux compositions que vous préfériez à toutes les autres. Peut-être est-ce mal ce que je fais là, mais la pureté de mes intentions m'absoudra.

   Mettez, madame, les choses qui vous choquent dans mes ouvrages sur le compte de cette nécessité qui nous force à frapper fortement un public blasé. Ayant entrepris, témérairement sans doute, de représenter l'ensemble de la littérature par l'ensemble de mes œuvres ; voulant construire un monument, durable plus par la masse et par l'amas des matériaux que par la beauté de l'édifice, je suis obligé de tout aborder pour ne pas être accusé d'impuissance. Mais, si vous me connaissiez personnellement, si ma vie solitaire, si mes jours d'étude, de privations et de travail vous étaient contés, vous déposeriez quelques-unes de vos accusations et vous reconnaîtriez plus d'une antithèse entre l'homme et ses écrits. Certes, il est des œuvres où j'aime à être moi ; mais vous les devinerez, car ce sont celles où le cœur a parlé. Ma destinée est de peindre le bonheur que sentent les autres, et de le désirer complet sans le rencontrerai n'y a que ceux qui souffrent qui puissent peindre la joie, parce que l'on exprime mieux ce que l'on conçoit que ce que l'on a éprouvé.

   Voyez où m'entraîne cette confidence ? Mais en pensant à tout ce qu'il y a de pays entre nous, je n'ose pas être bref. Et puis les événements sont si sombres autour de moi et de mes amis ! La civilisation est menacée ; les arts, les sciences, les progrès sont menacés. Moi-même, organe d'un parti vaincu, représentant bientôt de toutes les idées nobles et religieuses, je suis déjà l'objet de haines vives ^ Plus on espère de ma voix et plus on la redoute. Et, dans ces circonstances, quand on a trente ans et que l'on n'a point usé la vie ni le cœur, avec quelle passion l'on saisit un mot d'amilié, une parole tendre !...

   Peut-être ne recevrez-vous plus jamais rien de moi, et l'amitié que vous avez créée sera-t-elle comme une fleur qui périt inconnue au fond d'un bois, dans un éclat de foudre ! Sachez du moins qu'elle est vive et sincère, et que vous êtes dans un cœur jeune et sans flétrissure, comme toute femme peut désirer d'y être, — respectée et adorée. N'avez-vous pas répandu quelque parfum sur mes heures ? Ne vous dois-je pas un de ces encouragements qui nous font accepter nos durs travaux, une goutte d'eau dans le désert ?

    Si les événements me respectent, et malgré les excursions aux, quelles me condamne ma vie de poète et d'artiste, vous pourriez, madame, adresser vos lettres rue Cassini, nº4, près l'Observatoire, à Paris, si toutefois je n'ai pas eu le malheur de vous déplaire par l'expression candide des sentiments que je vous ai voués.

    Agréez, madame, mes hommages respectueux.

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1. M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, entre les mains de qui senties originaux de ces lettres, a raconté l'histoire de cette correspondance en détail sous le titre Un Roman d'amour (Calmann Lévy, éditeur). Madame Hanska, née comtesse Éveline (Eve) Rzewuska, qui avait alors vingt-six ou vingt-huit ans, habitait le château de Wierzchownia, en Volhynie. Lectrice enthousiaste des Scènes de la Vie privée, inquiétée par le tour différent que prenait l'esprit de l'auteur dans la Peau de chagrin, elle avait adressé, chez l'éditeur Gosselin, à Balzac, — alors âgé de trente-trois ans, — une lettre signée l'Étrangère, qui lui fut remise le 38 février 1832. D'autres suivirent ; celle du 7 novembre se terminait ainsi : « Un mot de vous, dans la Quotidienne, me donnera l'assurance que vous avez reçu ma lettre, et que je puis vous écrire sans crainte. Signez-le : A l'E... H, de B. » Cet accusé de réception parut dans la Quotidienne du 9 décembre. Ainsi fut inauguré le système de la « Petite correspondance », en pratique aujourd'hui dans divers journaux, et, du même coup, cette correspondance entre le grand homme et celle qui devait, dix-sept ans après, en 1850, devenir sa femme.

² Il s'agit ici des différents chapitres de la Femme de trente ans. Cette édition des Scènes de la Vie privée (la deuxième), parut le 22 mai 1832 et le dernier chapitre de rouYrage : l'Expiation, la Vieillesse d'une mère coupable, fut daté également en mai 1832.

³ La marquise de C..., qui avait commencé par être, elle aussi, une correspondante anonyme de Balzac et, depuis 1822, veillait, en effet, sur tout le détail de sa vie.