La bosse du crime

 

« Crime et châtiment » La bosse du crime

 

Marc Renneville, historien des sciences

« Nous sommes ici dans un lieu, le musée de L’Homme, qui contient de riches collections de témoignages d’une quête biologique du criminel. Alors, longtemps on ne s’est pas posé la question de savoir si les criminels étaient biologiquement différents, parce que le crime était compris dans la société chrétienne comme étant un passage à l’acte d’un homme, qui ayant un libre arbitre, choisissait le bien ou le mal. Mais, à partir de la fin du XVIIIème siècle, avec la naissance de la prison pénale, des bagnes, et surtout l’essor des sciences médicales, on a commencé à essayer de chercher à comprendre si certains passages à l’acte de criminels, particulièrement horribles d’ailleurs, ne pouvaient pas s’expliquer autrement que par la libre volonté de l’individu. Et l’une de ces sciences, l’une de ces théories a proposé une explication. Cette science était la phrénologie qui partait du principe que les talents, les penchants, les facultés de chacun pouvaient se reconnaître à travers, ce qu’on qualifie maintenant, de nos jours, des bosses du crâne.

Alors, voici un buste modèle, qui permet de comprendre le principe de localisation cérébrale. Ici, on avait, par exemple, l’amativité, le penchant pour l’amour physique, la philogéniture, l’amour des enfants et ce qui nous intéresse aujourd’hui, la destructivité, le penchant au crime. Et ce principe de localisation posait l’hypothèse suivante, c’est à dire que les bosses du crâne, le relief du crâne, correspondaient à des localisations sur le cerveau. Et pour connaître les bosses du crâne, on avait une technique qui était la cranioscopie qui consistait avec des palpations manuelles, d’abord, à tâter le crâne et à vérifier si on trouvait des saillies, comme on disait à l’époque, ou des méplats. Parmi ces bosses, donc, il y avait l’instinct carnassier, ici, qu’on retrouvait chez les carnivores et qu’on était censé retrouver chez les grands criminels.

Ici, vous avez un grand criminel, Lacenaire. Et on cherche en vain la bosse du crime. Cette phrénologie, on l’a développée en tant que théorie scientifique jusqu’au milieu du XIXème siècle. Elle est peu à peu tombée en désuétude, ensuite. Et s’est développé à sa place, dans un ordre d’idées assez proche, la science des crânes, la craniologie qui va être appliquée également à l’étude des criminels. Cette recherche, elle va se faire essentiellement avec une personne qui porte tout le courant, qui est Cesare Lombroso, un médecin italien. Alors, Lombroso, lui, est inspiré, notamment, par le développement de la préhistoire, par l’évolutionnisme, par Darwin. Et il pense que le criminel est une sorte d’atavisme. C’est à dire, un retour au type primitif, au sauvage d’une certaine manière. Et qu’il en présente toutes les caractéristiques à la fois physiques et morales. Et cette recherche, donc, du type criminel va aboutir à des choses, qui nous apparaissent aujourd’hui comme des caricatures, des vrais portraits de sales têtes.

En voici deux. Et Lombroso va aboutir à travers cette série de portraits... on va en voir une deuxième ici, qui va lui permettre de dire que le criminel né, c’est celui qui aurait de toute manière la sale tête, avec les oreilles décollées, la mâchoire prédominante, et un front fuyant comme celui-ci. Alors, bien sûr, l’anthropologie criminelle de nos jours paraît relativement, je dirais presque ridicule. Il n’empêche que le délit de sale tête, c’est à dire la tendance à juger les personnes en fonction de leur physique subsiste d’une manière au moins implicite. Mais, si elle a durait si longtemps, si on en a tant discutée, c’est parce qu’au même moment se développait l’identité judiciaire. Nous connaissons tous ce type de portraits face, profil. Et bien ce type de portrait a été imaginé, dans sa rationalisation de la photo, par Alphonse Bertillon à partir des années 1880, au même moment que Lombroso.

Et Bertillon partait d’un principe qui était que l’homme a l’âge adulte présente des mesures osseuses fixes et que ces mesures lui sont propres et que donc, on a en quelque sorte un portrait osseux que l’on peut faire de l’individu, qui va permettre d’aboutir à ce qu’on appelle, ensuite, un portrait parlé. C’est à dire la possibilité de reconnaître à la fois le récidiviste qui reviendrait dans les services de la police ou alors, lorsque l’on cherche un individu, d’avoir un signalement très précis pour pouvoir le retrouver lorsqu’il est en fuite ou recherché par la police. Bertillon est également connu, d’une « Crime et châtiment » La bosse du crime didactische video's, texte scholen, docenten, texte audio Uitgeverij gespreksvaardigheid oefenen, erk-normen methode spreekvaardigheid, la bosse du crime

 Topographie phrénologique du Dr Gall. Face et profil, XIXe sièclemanière d’ailleurs un peu équivoque, comme étant le premier à appliquer une marque spécifique qu’est les empreintes digitales.

Alors, il faudrait être plus nuancé, parce que Bertillon n’a pas inventé le système des empreintes digitales. Mais, il est vrai qu’il l’a appliqué en France, à la reconnaissance d’un criminel, Scheffer, en 1902, et qu’à partir de cette période, les empreintes digitales vont peu à peu supplanter le système de l’anthropométrie. Au XXème siècle, la recherche des signes visibles est peu à peu abandonnée. Celle, en revanche, des signes particuliers du criminel, se poursuit. On a vu la progression avec les empreintes digitales. On va faire un grand pas en avant, également, avec les marqueurs que sont l’ADN des individus. Est-ce que cela veut dire pour autant qu’on a abandonné toute idée de trouver des signes biologiques du passage à l’acte ? Non ! Et on en a un exemple éclatant au XXème siècle avec le chromosome dit du crime. Alors, qu’est-ce que c’est que ce chromosome dit du crime ? C’est une théorie qui a été développée dans les années 1960, à partir d’ailleurs de cas célèbres en France, aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, c’est la fameuse affaire Richard Speck, individu qui avait assassiné huit infirmières. Et qui, au moment de son procès, a eu un avocat qui a pu arguer du fait qu’il présentait, donc, un chromosome Y surnuméraire, donc, XYY.

En fait, il est avéré deux choses à la suite de cette affaires : d’une part, Richard Speck n’avait pas le chromosome du crime et d’autre part, ce chromosome XYY ne porte aucune détermination au crime. Alors que retenir de cette brève histoire ? On a vu que du XIXème au XXème siècle, il y avait deux courants scientifiques. Le premier qui faisait la traque du criminel. Et le second qui cherchait à mettre au jour le type du criminel en général.

Dans le premier cas, la traque du criminel, de l’anthropométrie aux empreintes digitales puis aux empreintes génétiques, de nos jours, on a vu un réel progrès se faire. Dans l’autre courant de recherche, en revanche, celui des raisons du passage à l’acte, on peut dire qu’on n’est guère plus avancé qu’à l’époque où on cherchait les signes visibles sur les bosses du crâne. La grande différence, c’est que ces signes sont devenus invisibles. On l’a vu avec le chromosome du crime. Mais, l’équivoque, qui existait au début du XIXème siècle, persiste de nos jours. A savoir que l’on cherche à déterminer biologiquement des choses qui relèvent uniquement de la morale et de la définition du droit. »