Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire.14

 

    Sa vie errante recommence ; mais d’auberge en auberge il se trouve rapidement dépouillé de son argent. Pendant une quinzaine de jours il est réduit à se contenter d’un seul plat par jour. L’exercice et l’air des montagnes, qui agissent vigoureusement sur un jeune estomac, lui rendent ce maigre régime fort douloureux ; car ce repas unique est fait de thé ou de café. Enfin le thé et le café deviennent un luxe impossible, et durant tout son séjour dans le pays de Galles il subsiste uniquement de mûres et de baies d’églantier. De temps à autre une bonne hospitalité coupe, comme une fête, ce régime d’anachorète, et cette hospitalité, il la paye généralement par de petits services d’écrivain public. Il remplit l’office de secrétaire pour les paysans qui ont des parents à Londres ou à Liverpool. Plus souvent ce sont des lettres d’amour que les filles qui ont été servantes, soit à shrewsbury, soit dans toute autre ville sur la côte d’Angleterre, le chargent de rédiger pour les amoureux qu’elles y ont laissés. Il y a même un épisode de ce genre qui a un caractère touchant. Dans une partie reculée du Merionethshire, à Llan-y-stindwr, il loge pendant un peu plus de trois jours chez des jeunes gens qui le traitent avec une cordialité charmante ; quatre sœurs et trois frères, tous parlant anglais, et doués d’une élégance et d’une beauté natives tout à fait singulières. Il rédige une lettre pour un des frères, qui, ayant servi sur un navire de guerre, veut réclamer ses parts de prise, et plus secrètement, deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces naïves créatures, par leur Charles Baudelaire - Les Paradis artificiels, frans leren, Vivienne Stringa. | Le chat de l'artiste, Odilon Redon candeur, leur distinction naturelle, et leurs pudiques rougeurs, quand elles dictent leurs instructions, font songer aux grâces limpides et délicates des keepsakes. Il s’acquitte si bien de son devoir que les blanches filles sont tout émerveillées qu’il ait su concilier les exigences de leur orgueilleuse pudeur avec leur envie secrète de dire les choses les plus aimables. Mais un matin il remarque un embarras singulier, presque une affliction ; c’est que les vieux parents reviennent, gens grognons et austères qui s’étaient absentés pour assister à un meeting annuel de méthodistes à Caernarvon. À toutes les phrases que le jeune homme leur adresse, il n’obtient pas d’autre réponse que : « Dym Sassenach » (no English). « Malgré tout ce que les jeunes gens pouvaient dire en ma faveur, je compris aisément que mes talents pour écrire des lettres d’amour seraient auprès de ces graves méthodistes sexagénaires une aussi pauvre recommandation que mes vers saphiques ou alcaïques. » Et de peur que la gracieuse hospitalité offerte par la jeunesse ne se transforme dans la main de ces rudes vieillards en une cruelle charité, il reprend son singulier pèlerinage.

    L’auteur ne nous dit pas par quels moyens ingénieux il réussit, malgré sa misère, à se transporter à Londres. Mais ici la misère, d’âpre qu’elle était, devient positivement terrible, presque une agonie journalière. Qu’on se figure seize semaines de tortures causées par une faim permanente, à peine soulagée par quelques bribes de pain subtilement dérobées à la table d’un homme dont nous aurons à parler tout à l’heure ; deux mois passés à la belle étoile ; et enfin le sommeil corrompu par des angoisses et des soubresauts intermittents. Certes son équipée d’écolier lui coûtait cher. Quand la saison inclémente arriva comme pour augmenter ces souffrances qui semblaient ne pouvoir s’aggraver, il eut le bonheur de trouver un abri, mais quel abri ! L’homme au déjeuner de qui il assistait et à qui il dérobait quelques croûtes de pain (celui-ci le croyait malade et ignorait qu’il fût absolument dénué de tout) lui permit de coucher dans une vaste maison inoccupée dont il était locataire. En fait de meubles, rien qu’une table et quelques chaises ; un désert poudreux, plein de rats. Au milieu de cette désolation habitait cependant une pauvre petite fille, non pas idiote, mais plus que simple, non pas jolie certes, et âgée d’une dizaine d’années, à moins toutefois que la faim dont elle était rongée n’eût vieilli prématurément son visage. Était-ce simplement une servante ou une fille naturelle de l’homme en question, l’auteur ne l’a jamais su. Cette pauvre abandonnée fut bien heureuse quand elle apprit qu’elle aurait désormais un compagnon pour les noires heures de la nuit. La maison était vaste, et l’absence de meubles et de tapisseries la rendait plus sonore ; le fourmillement des rats emplissait de bruit les salles et l’escalier. À travers les douleurs physiques du froid et de la faim, la malheureuse petite avait su se créer un mal imaginaire : elle avait peur des revenants. Le jeune homme lui promit de la protéger contre eux, et, ajoute-t-il assez drôlement, « c’était tout le secours que je pouvais lui offrir. » Ces deux pauvres êtres, maigres, affamés, frissonnants, couchaient sur le plancher avec des liasses de papiers de procédure pour oreiller, sans autre couverture qu’un vieux manteau de cavalier. Plus tard cependant, ils découvrirent dans le grenier une vieille housse de canapé, un petit morceau de tapis et quelques autres nippes qui leur firent un peu plus de chaleur.

 

La pauvre enfant se serrait contre lui pour se réchauffer et pour se rassurer contre ses ennemis de l’autre monde. Quand il n’était pas plus malade qu’à l’ordinaire, il la prenait dans ses bras, et la petite, réchauffée par ce contact fraternel, dormait souvent tandis que lui, il n’y pouvait réussir. Car durant ses deux derniers mois de souffrance il dormait beaucoup pendant le jour, ou plutôt il tombait dans des somnolences soudaines ; mauvais sommeil hanté de rêves tumultueux ; sans cesse il s’éveillait, et sans cesse il s’endormait, la douleur et l’angoisse interrompant violemment le sommeil, et l’épuisement le ramenant irrésistiblement. Quel est l’homme nerveux qui ne connaît pas ce sommeil de chien, comme dit la langue anglaise dans son elliptique énergie ? Car les douleurs morales produisent des effets analogues à ceux des souffrances physiques, telles que la faim. On s’entend soi-même gémir ; on est quelquefois réveillé par sa propre voix ; l’estomac va se creusant sans cesse et se contractant comme une éponge opprimée par une main vigoureuse ; le diaphragme se rétrécit et se soulève ; la respiration manque, et l’angoisse va toujours croissant jusqu’à ce que, trouvant un remède dans l’intensité même de la douleur, la nature humaine fasse explosion dans un grand cri et dans un bondissement de tout le corps qui amène enfin une violente délivrance.

    Cependant le maître de la maison arrivait quelquefois soudainement, et de très-bonne heure ; quelquefois il ne venait pas du tout. Il était toujours sur le qui-vive, à cause des huissiers, raffinant le procédé de Cromwell et couchant chaque nuit dans un quartier différent ; examinant à travers un guichet la physionomie des gens qui frappaient à la porte ; déjeunant seul avec du thé et un petit pain ou quelques biscuits qu’il avait achetés en route, et n’invitant jamais personne. C’est pendant ce déjeuner, merveilleusement frugal, que le jeune homme trouvait subtilement quelque prétexte pour rester dans la chambre et entamer la conversation ; puis, avec l’air le plus indifférent qu’il pût se composer, il s’emparait des derniers débris de pain traînant sur la table ; mais quelquefois aucune épave ne restait pour lui. Tout avait été englouti. Quant à la petite fille, elle n’était jamais admise dans le cabinet de l’homme, si l’on peut appeler ainsi un capharnaüm de paperasses et de parchemins. À six heures ce personnage mystérieux décampait et fermait sa chambre. Le matin, à peine était-il arrivé que la petite descendait pour vaquer à son service. Quand l’heure du travail et des affaires commençait pour l’homme, le jeune vagabond sortait, et allait errer ou s’asseoir dans les parcs ou ailleurs. À la nuit il revenait à son gîte désolé, et au coup de marteau la petite accourait d’un pas tremblant pour ouvrir la porte d’entrée.

    Dans ses années plus mûres, un 15 août, jour de sa naissance, un soir à dix heures, l’auteur a voulu jeter un coup d’œil sur cet asile de ses anciennes misères. À la lueur resplendissante d’un beau salon, il a vu des gens qui prenaient le thé et qui avaient l’air aussi heureux que possible ; étrange contraste avec les ténèbres, le froid, le silence et la désolation de cette même bâtisse, lorsque, dix-huit ans auparavant, elle abritait un étudiant famélique et une petite fille abandonnée. Plus tard il fit quelques efforts pour retrouver la trace de cette pauvre enfant. A-t-elle vécu ? est-elle devenue mère ? Nul renseignement. Il l’aimait comme son associée en misère ; car elle n’était ni jolie, ni agréable, ni même intelligente. Pas d’autre séduction qu’un visage humain, la pure humanité réduite à son expression la plus pauvre. Mais, ainsi que l’a dit, je crois, Robespierre, dans son style de glace ardente, recuit et congelé comme l’abstraction : « L’homme ne voit jamais l’homme sans plaisir ! »

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