Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire.16

 

Trois livres à peu près sont laissées au futur prêteur pour payer les actes à rédiger ; quelque argent est aussi donné à l’attorney pour l’indemniser de son hospitalité sans meubles ; quinze schellings sont employés à faire un peu de toilette (quelle toilette !) ; enfin la pauvre Ann a aussi sa part dans cette bonne fortune. Par une sombre soirée d’hiver il se dirige vers Piccadilly, accompagné de la pauvre fille, avec intention de descendre jusqu’à Salt-Hill avec la malle de Bristol. Comme ils ont encore du temps devant eux, ils entrent dans Golden-square et s’asseyent au coin de Sherrard-street, pour éviter le tumulte et les lumières de Piccadilly. Il lui avait bien promis de ne pas l’oublier et de lui venir en aide aussitôt que cela lui serait possible. En vérité c’était là un devoir, et même un devoir impérieux, et il sentait dans ce moment sa tendresse pour cette sœur de hasard multipliée par la pitié que lui inspirait son extrême abattement. Malgré toutes les atteintes que sa santé avait reçues, il était, lui, comparativement joyeux et même plein d’espérances, tandis que Ann était mortellement triste. Au moment des adieux, elle lui jeta ses bras autour du cou, et se mit à pleurer sans prononcer une seule parole. Il espérait revenir au plus tard dans une semaine, et il fut convenu entre eux qu’à partir du cinquième soir, et chaque soir suivant, elle viendrait l’attendre à six heures au bas de Great-Titchfieldstreet, qui était comme leur port habituel et leur lieu de repos dans la grande Méditerranée d’oxford-street. Il croyait ainsi avoir bien pris toutes ses précautions pour la retrouver ; il n’en avait oublié qu’une seule : Ann ne lui avait jamais dit son nom de famille, ou, si elle le lui avait dit, il l’avait oublié comme chose de peu d’importance. Les femmes galantes à grandes prétentions, grandes liseuses de romans, se font appeler volontiers miss Douglas, miss Montague, etc., mais les plus humbles parmi ces pauvres filles ne se font connaître que par leur nom de baptême, Mary, Jane, Frances, etc. D’ailleurs Ann était en ce moment affligée d’un rhume et d’un enrouement violents, et tout occupé dans ce moment suprême à la réconforter de bonnes paroles et à lui conseiller de bien prendre garde à son rhume, il oublia totalement de lui demander son second nom, qui était le moyen le plus sûr de retrouver sa trace au cas d’un rendez-vous manqué ou d’une interruption prolongée dans leurs rapports.

   J’abrège vivement les détails du voyage, qui n’est illustré que par la tendresse et la charité d’un gros sommelier, sur la poitrine et dans les bras duquel notre héros, assoupi par sa faiblesse et par le roulis de la voiture, s’endort comme sur un sein de nourrice, — et par un long sommeil en plein air entre Slough et Eton ; car il avait été obligé de revenir à pied sur ses pas, s’étant brusquement réveillé dans les bras de son voisin, après avoir dépassé sans le Charles Baudelaire - Les Paradis artificiels, frans leren, Vivienne Stringa. | Eve (1904)  Odilon Redon savoir SaltHill de six ou sept milles. Arrivé au but du voyage, il apprend que le jeune lord n’est plus à Eton. En désespoir de cause, il demande à déjeuner à lord D …, autre ancien camarade, avec lequel pourtant sa liaison était beaucoup moins intime. C’était la première bonne table à laquelle il lui fut permis de s’asseoir depuis bien des mois, et cependant il ne put toucher à rien. À Londres déjà, le jour même où il avait reçu sa bank-note, il avait acheté deux petits pains dans la boutique d’un boulanger, et cette boutique, il la dévorait des yeux depuis deux mois ou six semaines avec une intensité de désir dont le souvenir lui était presque une humiliation. Mais le pain tant désiré l’avait rendu malade, et pendant plusieurs semaines encore il lui fut impossible de toucher sans danger à un mets quelconque. Au milieu même du luxe et du confort, l’appétit avait disparu. Quand il eut expliqué à lord D… la situation lamentable de son estomac, celui-ci fit demander du vin, ce qui fut une grande joie. — Quant à l’objet réel du voyage, le service qu’il se proposait de demander au comte de…, et qu’il demande à son défaut à lord D…, il ne peut l’obtenir absolument, c’est-à-dire que celui-ci, ne voulant pas le mortifier par un complet refus, consent à donner sa garantie, mais dans de certains termes et à de certaines conditions.

 

Réconforté par cette moitié de succès, il rentre dans Londres, après trois jours d’absence, et retourne chez ses amis les juifs. Malheureusement, les prêteurs d’argent refusent d’accepter les conditions de lord D…, et son épouvantable existence aurait pu recommencer, avec plus de danger cette fois, si au début de cette nouvelle crise, par un hasard qu’il ne nous explique pas, une ouverture ne lui avait été faite de la part de ses tuteurs, et si une pleine réconciliation n’avait pas changé sa vie. Il quitte Londres en toute hâte, et enfin, au bout de quelque temps, se rend à l’université. Ce ne fut que plusieurs mois plus tard qu’il put revoir le théâtre de ses souffrances de jeunesse.

    Mais la pauvre Ann, qu’en est-il advenu ? Chaque soir, il l’a cherchée ; chaque soir il l’a attendue au coin de Titchfield-street. Il s’est enquis d’elle auprès de tous ceux qui pouvaient la connaître ; pendant les dernières heures de son séjour à Londres il a mis en œuvre, pour la retrouver, tous les moyens à sa disposition. Il connaissait la rue où elle logeait, mais non la maison ; d’ailleurs il croyait vaguement se rappeler qu’avant leurs adieux elle avait été obligée de fuir la brutalité de son hôtelier. Parmi les gens auxquels il s’adressait, les uns à l’ardeur de ses questions, jugeaient les motifs de sa recherche déshonnêtes et ne répondaient que par le rire ; d’autres, croyant qu’il était en quête d’une fille qui lui avait volé quelque bagatelle, étaient naturellement peu disposés à se faire dénonciateurs. Enfin, avant de quitter Londres définitivement, il a laissé sa future adresse à une personne qui connaissait Ann de vue, et cependant il n’en a plus jamais entendu parler. Ç’a été parmi les troubles de la vie sa plus lourde affliction. Notez que l’homme qui parle ainsi est un homme grave, aussi recommandable par la spiritualité de ses mœurs que par la hauteur de ses écrits.

    « Si elle a vécu, nous avons dû souvent nous chercher mutuellement à travers l’immense, labyrinthe de Londres ; peut-être à quelques pas l’un de l’autre, distance suffisante, dans une rue de Londres, pour créer une séparation éternelle ! Pendant quelques années, j’ai espéré qu’elle vivait, et je crois bien que dans mes différentes excursions à Londres j’ai examiné plusieurs milliers de visages féminins, dans l’espérance de rencontrer le sien. Si je la voyais une seconde, je la reconnaîtrais entre mille ; car, bien qu’elle ne fut pas jolie, elle avait l’expression douce, avec une allure de tête particulièrement gracieuse. Je l’ai cherchée, dis-je, avec espoir. Oui, pendant des années ! mais maintenant je craindrais de la voir ; et ce terrible rhume, qui m’effrayait tant quand nous nous quittâmes, fait aujourd’hui ma consolation. Je ne désire plus la voir, mais je rêve d’elle, et non sans plaisir, comme d’une personne étendue depuis longtemps dans le tombeau, — dans le tombeau d’une Madeleine, j’aimerais à le croire, — enlevée à ce monde avant que l’outrage et la barbarie n’aient maculé et défiguré sa nature ingénue, ou que la brutalité des chenapans n’ait complété la ruine de celle à qui ils avaient porté les premiers coups.

    « Ainsi donc, Oxford-street, marâtre au cœur de pierre, toi qui as écouté les soupirs des orphelins et bu les larmes des enfants, j’étais enfin délivré de toi ! Le temps était venu où je ne serais plus condamné à arpenter douloureusement tes interminables trottoirs, à m’agiter dans d’affreux rêves ou dans une insomnie affamée ! Ann et moi, nous avons eu nos successeurs trop nombreux qui ont foulé les traces de nos pas ; héritiers de nos calamités, d’autres orphelins ont soupiré ; des larmes ont été versées par d’autres enfants ; et toi, Oxford-street, tu as depuis lors répété l’écho des gémissements de cœurs innombrables. Mais pour moi la tempête à laquelle j’avais survécu semblait avoir été le gage d’une belle saison prolongée … »

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