Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire.21

 

    Le mangeur d’opium avait depuis longtemps interrompu ses études. Quelquefois, à la requête de sa femme et d’une autre dame qui venait prendre le thé avec eux, il consentait à lire à haute voix les poésies de Wordsworth. Par accès, il mordait encore momentanément aux grands poëtes ; mais sa vraie vocation, la philosophie, était complètement négligée. La philosophie et les mathématiques réclament une application constante et soutenue, et son esprit reculait maintenant devant ce devoir journalier avec une intime et désolante conscience de sa faiblesse. Un grand ouvrage, auquel il avait juré de donner toutes ses forces, et dont le titre lui avait été fourni par les reliquiæ de Spinosa : De emendatione humani intellectus, restait sur le chantier, inachevé et pendant, avec la tournure désolée de ces grandes bâtisses entreprises par des gouvernements prodigues ou des architectes imprudents. Ce qui devait être, dans la postérité, la preuve de sa force et de son dévouement à la cause de l’humanité, ne servirait donc que de témoignage de sa faiblesse et de sa présomption. Heureusement l’économie politique lui restait encore, comme un amusement. Bien qu’elle doive être considérée comme une science, c’est-à-dire comme un tout organique, cependant quelques-unes de ses parties intégrantes en peuvent être détachées et considérées isolément. Sa femme lui lisait de temps à autre les débats du parlement ou les nouveautés de la Charles Baudelaire - Les Paradis artificiels, frans leren, Vivienne Stringa. |  Odilon Redon librairie en matière d’économie politique ; mais, pour un littérateur profond et érudit, c’était là une triste nourriture ; pour quiconque a manié la logique, ce sont les rogatons de l’esprit humain. Un ami d’Edimbourg, cependant, lui envoya en 1819 un livre de Ricardo, et avant d’avoir achevé le premier chapitre, se rappelant qu’il avait lui même prophétisé la venue d’un législateur de cette science, il s’écriait : « Voilà l’homme ! » L’étonnement et la curiosité étaient ressuscités. Mais sa plus grande, sa plus délicieuse surprise était qu’il pût encore s’intéresser à une lecture quelconque. Son admiration pour Ricardo en fut naturellement augmentée. Un si profond ouvrage était-il véritablement né en Angleterre, au XIXe siècle ? Car il supposait que toute pensée était morte en Angleterre. Ricardo avait d’un seul coup trouvé la loi, créé la base ; il avait jeté un rayon de lumière dans tout ce ténébreux chaos de matériaux, où s’étaient perdus ses devanciers. Notre rêveur tout enflammé, tout rajeuni, réconcilié avec la pensée et le travail, se met à écrire, ou plutôt il dicte à sa compagne. Il lui semblait que l’œil scrutateur de Ricardo avait laissé loir quelques vérités importantes, dont l’analyse, réduite par les procédés algébriques, pouvait faire la matière d’un intéressant petit volume. De cet effort de malade résultèrent les Prolégomènes pour tous les systèmes futurs d’économie politique¹. Il avait fait des arrangements avec un imprimeur de province, demeurant à dix-huit milles de son habitation ; on avait même, dans le but de composer l’ouvrage plus vite, engagé un compositeur supplémentaire ; le livre avait été annoncé deux fois ; mais, hélas ! il restait une préface à écrire (la fatigue d’une préface !) et une magnifique dédicace à M. Ricardo ; quel labeur pour un cerveau débilité par les délices d’une orgie permanente ! Ô humiliation d’un auteur nerveux, tyrannisé par l’atmosphère intérieure ! L’impuissance se dressa, terrible, infranchissable, comme les glaces du pôle ; tous les arrangements furent contremandés, le compositeur congédié, et les Prolégomènes, honteux, se couchèrent, pour longtemps, à côté de leur frère aîné, le fameux livre suggéré par Spinosa. Horrible situation! avoir l’esprit fourmillant d’idées, et ne plus pouvoir franchir le pont qui sépare les campagnes imaginaires de la rêverie des moissons positives de l’action !

    Si celui qui me lit maintenant a connu les nécessités de la production, je n’ai pas besoin de lui décrire le désespoir d’un noble esprit, clairvoyant, habile, luttant contre cette damnation d’un genre si particulier. Abominable enchantement! Tout ce que j’ai dit sur l’amoindrissement de la volonté dans mon étude sur le haschisch est applicable à l’opium. Répondre à des lettres ? travail gigantesque, remis d’heure en heure, de jour en jour, de mois en mois. Affaires d’argent ? harassante puérilité. L’économie domestique est alors plus négligée que l’économie politique. Si un cerveau débilité par l’opium était tout entier débilité, si, pour me servir d’une ignoble locution, il était totalement abruti, le mal serait évidemment moins grand, ou du moins plus tolérable. Mais un mangeur d’opium ne perd aucune de ses aspirations morales ; il voit le devoir, il l’aime ; il veut remplir toutes les conditions du possible ; mais sa puissance d’exécution n’est plus à la hauteur de sa conception. Exécuter ! que dis-je ? peut-il même essayer ? C’est le poids d’un cauchemar écrasant toute la volonté.

    ¹ Quoi que dise De Quincey sur son impuissance spirituelle, ce livre, ou quelque chose d'analogue ayant trait à Ricardo, a paru postérieurement. Voir le catalogue de ses œuvres complètes.

 

Notre malheureux devient alors une espèce de Tantale, ardent à aimer son devoir, impuissant à y courir ; un esprit, un pur esprit, hélas ! condamné à désirer ce qu’il ne peut acquérir ; un brave guerrier, insulté dans ce qu’il a de plus cher, et fasciné par une fatalité qui lui ordonne de garder le lit, où il se consume dans une rage impuissante !

    Ainsi le châtiment était venu, lent mais terrible. Hélas ! ce n’était pas seulement par cette impuissance spirituelle qu’il devait se manifester, mais aussi par des horreurs d’une nature plus cruelle et plus positive. Le premier symptôme qui se fit voir dans l’économie physique du mangeur d’opium est curieux à noter. C’est le point de départ, le germe de toute une série de douleurs. Les enfants sont, en général, doués de la singulière faculté d’apercevoir, ou plutôt de créer, sur la toile féconde des ténèbres tout un monde de visions bizarres. Cette faculté, chez les uns, agit parfois sans leur volonté. Mais quelques autres ont la puissance de les évoquer ou de les congédier à leur gré. Par un cas semblable notre narrateur s’aperçut qu’il redevenait enfant. Déjà vers le milieu de 1817, cette dangereuse faculté le tourmentait cruellement. Couché, mais éveillé, des processions funèbres et magnifiques défilaient devant ses yeux ; d’interminables bâtiments se dressaient, d’un caractère antique et solennel. Mais les rêves du sommeil participèrent bientôt des rêves de la veille, et tout ce que son œil évoquait dans les ténèbres se reproduisit dans son sommeil avec une splendeur inquiétante, insupportable. Midas changeait en or tout ce qu’il touchait, et se sentait martyrisé par cet ironique privilège. De même le mangeur d’opium transformait en réalités inévitables tous les objets de ses rêveries. Toute cette fantasmagorie, si belle et si poétique qu’elle fût en apparence, était accompagnée d’une angoisse profonde et d’une noire mélancolie. Il lui semblait, chaque nuit, qu’il descendait indéfiniment dans des abîmes sans lumière, au-delà de toute profondeur connue, sans espérance de pouvoir remonter. Et, même après le réveil, persistait une tristesse, une désespérance voisine de l’anéantissement. Phénomène analogue à quelques-uns de ceux qui se produisent dans l’ivresse du haschisch, le sentiment de l’espace et, plus tard, le sentiment de la durée tarent singulièrement affectés. Monuments et paysages prirent des formes trop vastes pour ne pas être une douleur pour l’œil humain. L’espace s’enfla, pour ainsi dire, à l’infini. Mais l’expansion du temps devint une angoisse encore plus vive ; les sentiments et les idées qui remplissaient la durée d’une nuit représentaient pour lui la valeur d’un siècle. En outre les plus vulgaires événements de l’enfance, des scènes depuis longtemps oubliées, se reproduisirent dans son cerveau, vivant d’une vie nouvelle. Éveillé, il ne s’en serait peut-être pas souvenu ; mais dans le sommeil, il les reconnaissait immédiatement. De même que l’homme qui se noie revoit, dans la minute suprême de l’agonie, toute sa vie comme dans un miroir ; de même que le damné lit, en une seconde, le terrible compte rendu de toutes ses pensées terrestres ; de même que les étoiles voilées par la lumière du jour reparaissent avec la nuit, de même aussi toutes les inscriptions gravées sur la mémoire inconsciente reparurent comme par l’effet d’une encre sympathique.

    L’auteur illustre les principales caractéristiques de ses rêves par quelques échantillons d’une nature étrange et redoutable ; un, entre autres, où par la logique particulière qui gouverne les événements du sommeil, deux éléments historiques très-distants se juxtaposent dans son cerveau de la manière la plus bizarre. Ainsi dans l’esprit enfantin d’un campagnard, une tragédie devient parfois le dénouement de la comédie qui a ouvert le spectacle :

    « Dans ma jeunesse, et même depuis, j’ai toujours été un grand liseur de Tite-Live ; il a toujours fait un de mes plus chers délassements ; j’avoue que je le préfère, pour la matière et pour le style, à tout autre historien romain, et j’ai senti toute l’effrayante et solennelle sonorité, toute l’énergique représentation de la majesté du peuple romain dans ces deux mots qui reviennent si souvent à travers les récits de Tite-Live : Consul Romanus, particulièrement quand le consul se présente avec son caractère militaire.

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