Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire.25

 

    Ce qui m’a toujours confirmé dans l’idée que ce dénouement était artificiel, au moins en partie, c’est un certain ton de raillerie, de badinage et même de persiflage qui règne dans plusieurs endroits de cet appendice. Enfin, pour bien montrer qu’il ne donne pas à son misérable corps cette fanatique attention des valétudinaires, qui passent leur temps à s’observer eux-mêmes, l’auteur appelle sur ce corps, sur cette méprisable « guenille, » ne fût-ce que pour la punir de l’avoir tant tourmenté, les traitements déshonorants que la loi inflige aux pires Charles Baudelaire - Les Paradis artificiels, frans leren, Vivienne Stringa. |   Arbre jaune. Odilon Redon malfaiteurs ; et si les médecins de Londres croient que la science peut tirer quelque bénéfice de l’analyse du corps d’un mangeur d’opium aussi obstiné qu’il le fut, il leur lègue bien volontiers le sien. Certaines personnes riches de Rome commettaient l’imprudence, après avoir fait un legs au prince, de s’obstiner à vivre, comme dit plaisamment Suétone, et le César, qui avait bien voulu accepter le legs, se trouvait gravement offensé par ces existences indiscrètement prolongées. Mais le mangeur d’opium ne redoute pas de la part des médecins de choquantes marques d’impatience. Il sait qu’on ne peut attendre d’eux que des sentiments analogues aux siens, c’est-à-dire répondant à ce pur amour de la science qui le pousse lui-même à leur faire ce don funèbre de sa précieuse dépouille. Puisse ce legs n’être remis que dans un temps infiniment reculé ; puisse ce pénétrant écrivain, ce malade charmant jusque dans ses moqueries, nous être conservé plus longtemps encore que le fragile Voltaire, qui mit, comme on a dit, quatre-vingt-quatre ans à mourir ¹  !

    ¹  Pendant que nous écrivions ces lignes, la nouvelle de la mort de Thomas de Quincey est arrivée à Paris. Nous formions ainsi des vœux pour la continuation de cette destinée glorieuse, qui se trouvait coupée brusquement. Le digne émule et ami de Wordsworth, de Coleridge, de Southey, de Charles Lamb, de Hazlitt et de Wilson, laisse des ouvrages nombreux, dont les principaux sont : Confessions of an English opium-eater ; Suspiria & profundis ; the Coesars ; Literaly retniniscences ; Essays on the poets ; Autobiographic sketches ; Metnorials ; the Note bock ; Theological essays ; Letters to a young tnan ; Classic records reviewed or deciphered ; Speculations, literaly and philosophie, with German tales and other narrative papers ; Klosterheitn, or the masque ; Logic of political econotny (1844) ; Essays sceptical and antisceptical on problems neglected or misconceived, etc. Il laisse non -seulement la réputation d’un des esprits les plus originaux, les plus vraiment humoristiques de la vieille Angleterre, mais aussi celle d’un des caractères les plus affables, les plus charitables qui aient honoré l’histoire des lettres, tel enfin qu’il l’a dépeint naïvement dans les Suspiria de profundis, dont nous allons entreprendre l’analyse, et dont le titre emprunte à cette circonstance douloureuse un accent doublement mélancolique. M. de Quincey est mort à Édimbourg, âgé de soixante-quinze ans.

    J’ai sous les yeux un article nécrologique, daté du 17 décembre 1859, qui peut fournir matière à quelques tristes réflexions. D’un bout du monde à l’autre, la grande folie de la morale usurpe dans toutes les discussions littéraires la place de la pure littérature. Les Pontmartin et autres sermonnaires de salons encombrent les journaux américains et anglais aussi bien que les nôtres. Déjà, à propos des étranges oraisons funèbres qui suivirent la mort d’Edgar Poe, j’ai eu occasion d’observer que le champ mortuaire de la littérature est moins respecté que le cimetière commun, où un règlement de police protège les tombes contre les outrages innocents des animaux.

    Je veux que le lecteur impartial soit juge. Que le mangeur d’opium n’ait jamais rendu à l’humanité de services positifs, que nous importe ? Si son livre est beau, nous lui devons de la gratitude. Buffon, qui dans une pareille question n’est pas suspect, ne pensait-il pas qu’un tour de phrase heureux, une nouvelle manière de bien dire, avaient pour l’homme vraiment spirituel une utilité plus grande que les découvertes de la science ; en d’autres termes, que le Beau est plus noble que le Vrai ?

    Que de Quincey se soit montré quelquefois singulièrement sévère pour ses amis, quel auteur, connaissant l’ardeur de la passion littéraire, aurait le droit de s’en étonner ? Il se maltraitait cruellement lui-même ; et d’ailleurs, comme il l’a dit quelque part, et comme avant lui l’avait dit Coleridge, la malice ne vient pas toujours du cœur : il y a une malice de l’intelligence et de l’imagination.

    Mais voici le chef-d’œuvre de la critique. De Quincey avait dans sa jeunesse fait don à Coleridge d’une partie considérable de son patrimoine : « Sans doute ceci est noble et louable, quoique imprudent, dit le biographe anglais ; mais on doit se souvenir qu’il vint un temps où, victime de son opium, sa santé étant délabrée et ses affaires fort dérangées, il consentit parfaitement à accepter la charité de ses amis. » si nous traduisons bien, cela veut dire qu’il ne faut lui savoir aucun gré de sa générosité, puisque plus tard il a usé de celle des autres. Le Génie ne trouve pas de pareils traits. Il faut, pour s’élever jusque-là, être doué de l’esprit envieux et quinteux du critique moral. — C. B.

 

VI

LE GÉNIE ENFANT

    Les Confessions datent de 1822, et les Suspiria, qui font leur suite et qui les complètent, ont été écrits en 1845. Aussi le ton en est-il, sinon tout à fait différent, du moins plus grave, plus triste, plus résigné. En parcourant mainte et mainte fois ces pages singulières, je ne pouvais m’empêcher de rêver aux différentes métaphores dont se servent les poëtes pour peindre l’homme revenu des batailles de la vie ; c’est le vieux marin au dos voûté, au visage couturé d’un lacis inextricable de rides, qui réchauffe à son foyer une héroïque carcasse échappée à mille aventures ; c’est le voyageur qui se retourne le soir vers les campagnes franchies le matin, et qui se souvient, avec attendrissement et tristesse, des mille fantaisies dont était possédé son cerveau pendant qu’il traversait ces contrées, maintenant vaporisées en horizons. C’est ce que d’une manière générale j’appellerais volontiers le ton du revenant ; accent, non pas surnaturel, mais presque étranger à l’humanité, moitié terrestre et moitié extra-terrestre, que nous trouvons quelquefois dans les Mémoires d’outre-tombe, quand, la colère ou l’orgueil blessé se taisant, le mépris du grand René pour les choses de la terre devient tout à fait désintéressé.

    L’Introduction des Suspiria nous apprend qu’il y a eu pour le mangeur d’opium, malgré tout l’héroïsme développé dans sa patiente guérison, une seconde et une troisième rechute. C’est ce qu’il appelle a third prostration before the dark idol. Même en omettant les raisons physiologiques qu’il allègue pour son excuse, comme de n’avoir pas assez prudemment gouverné son abstinence, je crois que ce malheur était facile à prévoir. Mais cette fois il n’est plus question de lutte ni de révolte. La lutte et la révolte impliquent toujours une certaine quantité d’espérance, tandis que le désespoir est muet. Là où il n’y a pas de remède, les plus grandes souffrances se résignent. Les portes, jadis ouvertes pour le retour, se sont refermées, et l’homme marche avec docilité dans sa destinée. Suspiria de profundis ! Ce livre est bien nommé.

    L’auteur n’insiste plus pour nous persuader que les Confessions avaient été écrites, en partie du moins, dans un but de santé publique. Elles se donnaient pour objet, nous dit-il plus franchement, de montrer quelle puissance a l’opium pour augmenter la faculté naturelle de rêverie. Rêver magnifiquement n’est pas un don accordé à tous les hommes, et, même chez ceux qui le possèdent, il risque fort d’être de plus en plus diminué par la dissipation moderne toujours croissante et par la turbulence du progrès matériel. La faculté de rêverie est une faculté divine et mystérieuse ; car c’est par le rêve que l’homme communique avec le monde ténébreux dont il est environné. Mais cette faculté a besoin de solitude pour se développer librement ; plus l’homme se concentre, plus il est apte à rêver amplement, profondément. Or, quelle solitude est plus grande, plus calme, plus séparée du monde des intérêts terrestres, que celle créée par l’opium ?

    Les Confessions nous ont raconté les accidents de jeunesse qui avaient pu légitimer l’usage de l’opium. Mais il existe ici jusqu’à présent deux lacunes importantes, l’une comprenant les rêveries engendrées par l’opium pendant le séjour de l’auteur à l’Université (c’est ce qu’il appelle ses Visions d’Oxford) ; l’autre, le récit de ses impressions d’enfance. Ainsi, dans la deuxième partie comme dans la première, la biographie servira à expliquer et à vérifier, pour ainsi dire, les mystérieuses aventures du cerveau. C’est dans les notes relatives à l’enfance que nous trouverons le germe des étranges rêveries de l’homme adulte, et, disons mieux, de son génie. Tous les biographes ont compris, d’une manière plus ou moins complète, l’importance des anecdotes se rattachant à l’enfance d’un écrivain ou d’un artiste. Mais je trouve que cette importance n’a jamais été suffisamment affirmée. Souvent, en contemplant des ouvrages d’art, non pas dans leur matérialité facilement saisissable, dans les hiéroglyphes trop clairs de leurs contours ou dans le sens évident de leurs sujets, mais dans l’âme dont ils sont

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