Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire.34

 

    Puis, arrivés dans un endroit qui offrait quelques chances de recette, l’un des deux jouait une de ses compositions, et l’autre improvisait à côté de lui une variation, un accompagnement, un dessous. Ce qu’il a eu de jouissances et de poésie dans cette vie de troubadour, nul ne le saura jamais. Ils se quittèrent, je ne sais pas pourquoi. L’Espagnol voyagea seul. Un soir, il arrive dans une petite ville du Jura ; il fait afficher et annoncer un concert dans une salle de la mairie. Le concert, c’est lui, pas autre chose qu’une guitare. Il s’était fait connaître en raclant dans quelques cafés, et il y avait quelques musiciens dans la ville qui avaient été frappés de cet étrange talent. Enfin il vint beaucoup de monde.

    Mon Espagnol avait déterré dans un coin de la ville, à côté du cimetière, un autre Espagnol, un pays. Charles Baudelaire - Les Paradis artificiels, frans leren, Vivienne Stringa. |  Odilon Redon Celui-ci était une espèce d’entrepreneur de sépultures, un marbrier fabricant de tombeaux. Comme tous les gens à métiers funèbres, il buvait bien. Aussi la bouteille et la patrie commune les menèrent loin ; le musicien ne quittait plus le marbrier. Le jour même du concert, l’heure arrivée, ils étaient ensemble, mais où ? c’est ce qu’il fallait savoir. On battit tous les cabarets de la ville, tous les cafés. Enfin on le déterra avec son ami, dans un bouge indescriptible, et parfaitement ivre, l’autre aussi. Suivent des scènes analogues, à la Kean et la Frédérick. Enfin il consent à aller jouer ; mais le voilà pris d’une idée subite : « Tu joueras avec moi, » dit-il à son ami. Celui-ci refuse ; il avait un violon, mais il en jouait comme le plus épouvantable ménétrier. « Tu joueras, ou bien je ne joue pas. »

    Il n’y a pas de sermons ni de bonnes raisons qui tiennent ; il fallut céder. Les voilà sur l’estrade, devant la fine bourgeoisie de l’endroit. « Apportez du vin, » dit l’Espagnol. Le faiseur de sépultures, qui était connu de tout le monde, mais nullement comme musicien, était trop ivre pour être honteux. Le vin apporté, l’on n’a plus la patience de déboucher les bouteilles. Mes vilains garnements les guillotinent à coups de couteau, comme les gens mal élevés. Jugez quel bel effet sur la province en toilette ! Les dames se retirent, et devant ces deux ivrognes qui avaient l’air à moitié fou, beaucoup de gens se sauvent scandalisés.

    Mais bien en prit à ceux chez qui la pudeur n’éteignit pas la curiosité et qui eurent le courage de rester. « Commence, » dit le guitariste au marbrier. Il est impossible d’exprimer quel genre de sons sortit du violon ivre ; Bacchus en délire taillant de la pierre avec une scie. Que joua-t-il, ou qu’essaya-t-il de jouer ? Peu importe, le premier air venu. Tout à coup une mélodie énergique et suave, capricieuse et une à la fois, enveloppe, étouffe, éteint, dissimule le tapage criard, La guitare chante si haut, que le violon ne s’entend plus. Et cependant c’est bien l’air, l’air aviné qu’avait entamé le marbrier.

    La guitare s’exprime avec une sonorité énorme ; elle jase, elle chante, elle déclame avec une verve effrayante, et une sûreté, une pureté inouïes de diction. La guitare improvisait une variation sur le thème du violon d’aveugle. Elle se laissait guider par lui, et elle habillait splendidement et maternellement la grêle nudité de ses sons. Mon lecteur comprendra que ceci est indescriptible ; un témoin vrai et sérieux m’a raconté la chose, Le public, à la fin, était plus ivre que lui. L’Espagnol fut fêté, complimenté, salué par un enthousiasme immense. Mais sans doute le caractère des gens du pays lui déplut ; car ce fut la seule fois qu’il consentit à jouer.

    Et maintenant où est-il ? Quel soleil a contemplé ses derniers rêves ? Quel sol a reçu sa dépouille cosmopolite ? Quel fossé a abrité son agonie ? Où sont les parfums enivrants des fleurs disparues ? Où sont les couleurs féeriques des anciens soleils couchants ?

III

 

    Je ne vous ai rien appris sans doute, de bien nouveau. Le vin est connu de tous ; il est aimé de tous. Quand il y aura un vrai médecin philosophe, chose qui ne se voit guère, il pourra faire une puissante étude sur le vin, une sorte de psychologie double dont le vin et l’homme composent les deux termes. Il expliquera comment et pourquoi certaines boissons contiennent la faculté d’augmenter outre mesure la personnalité de l’être pensant, et de créer, pour ainsi dire, une troisième personne, opération mystique, où l’homme naturel et le vin, le dieu animal et le dieu végétal, jouent le rôle du Père et du Fils dans la Trinité ; ils engendrent un Saint-Esprit, qui est l’homme supérieur, lequel procède également des deux.

 

    Il y a des gens chez qui le dégourdissement du vin est si puissant, que leurs jambes deviennent plus fermes et l’oreille excessivement fine. J’ai connu un individu dont la vue affaiblie retrouvait dans l’ivresse toute sa force perçante primitive, Le vin changeait la taupe en aigle.

    Un vieil auteur inconnu a dit : « Rien n’égale la joie de l’homme qui boit, si ce n’est la joie du vin d’être bu. » En effet, le vin joue un rôle intime dans la vie de l’humanité, si intime, que je ne serais pas étonné que, séduits par une idée panthéistique, quelques esprits raisonnables lui attribuassent une espèce de personnalité. Le vin et l’homme me font l’effet de deux lutteurs amis sans cesse combattant, sans cesse réconciliés. Le vaincu embrasse toujours le vainqueur.

    Il y a des ivrognes méchants ; ce sont des gens naturellement méchants. L’homme mauvais devient exécrable, comme le bon devient excellent.

    Je vais parler tout à l’heure d’une substance mise à la mode depuis quelques années, espèce de drogue délicieuse pour une certaine catégorie de dilettantistes, dont les effets sont bien autrement foudroyants et puissants que ceux du vin. J’en décrirai avec soin tous les effets, puis reprenant la peinture des différentes efficacités du vin, je comparerai ces deux moyens artificiels, par lesquels l’homme, exaspérant sa personnalité, crée, pour ainsi dire, en lui une sorte de divinité.

    Je montrerai les inconvénients du haschisch, dont le moindre, malgré les trésors de bienveillance inconnus qu’il fait germer en apparence dans le cœur, ou plutôt dans le cerveau de l’homme, dont le moindre défaut, dis-je, est d’être antisocial, tandis que le vin est profondément humain, et j’oserais presque dire homme d’action.

IV

LE HASCHISCH 1

    ¹Quand on fait la moisson du chanvre, il se passe quelquefois d’étranges phénomènes dans la personne des travailleurs mâles et femelles. On dirait qu’il s’élève de la moisson je ne sais quel esprit vertigineux qui circule autour des jambes et monte malicieusement jusqu’au cerveau. La tête du moissonneur est pleine de tourbillons, d’autres fois elle est chargée de rêverie. Les membres s’affaissent et refusent le service. Du reste, il m’est arrivé à moi, enfant, jouant et me roulant dans des amas de luzerne, des phénomènes analogues.

    On a essayé de faire du haschisch avec du chanvre de France. Tous les essais, jusqu’à présent, ont été mauvais, et les enragés qui veulent à tout prix se procurer des jouissances féeriques ont continué à se servir du haschisch qui avait traversé la Méditerranée, c’est-à-dire fait avec du chanvre indien ou égyptien. La composition du haschisch est faite d’une décoction de chanvre indien, de beurre et d’une petite quantité d’opium.

    1 Dans cette première étude sur le Haschisch, publiée dix ans avant celle qui précède, on retrouvera naturellement plus d’une observation répétée dans la rédaction définitive. L’auteur n’avait pas dû se faire scrupule de se copier lui-même à dix ans de distance ; et il reproduit parfois et presque dans les mêmes termes tel fait, telle anecdote déjà cités dans son premier travail. Malgré le mauvais effet des doubles emplois, nous nous sommes abstenus de rien changer au texte ; et nous avons trouvé moins d’inconvénient à quelques répétitions inévitables qu’à des suppressions qui auraient détruit les proportions et l’économie de l’une ou de l’autre rédaction.

 PAGE 

Les Paradis artificiels. Charles Baudelaire