Lettres de Arthur Rimbaud (3)

 

Harar, le 20 février 1891.

    Ma chère mère,

    J'ai bien reçu ta lettre du 5 janvier. Je vois que tout va bien chez vous, sauf le froid qui, d'après ce que je lis dans les journaux, est excessif par toute l'Europe. Si je rentrais dans ces conditions, je mourrais vite.

    Je vais mal à présent. Du moins, j'ai à la jambe droite des varices qui me font souffrir beaucoup. Voilà ce qu'on gagne à peiner dans ces tristes pays. Et ces varices sont compliquées de rhumatisme. Il ne fait pourtant pas froid ici ; mais c'est le climat qui cause cela. Il y a aujourd'hui quinze nuits que je n'ai pas fermé l'œil une minute, à cause de ces douleurs dans cette maudite jambe. Je m'en irais bien, et je crois que la grande chaleur d'Aden me ferait du bien, mais on me doit beaucoup d'argent et je ne puis m'en aller, parce que je le perdrais. J'ai demandé à Aden un bas pour varices, mais je doute que cela se trouve.

    Fais-moi donc ce plaisir : achète-moi un bas pour varices, pour une jambe longue et sèche (le pied est n°41 pour la chaussure). Il faut que ce bas monte par-dessus le genou, car il y a une varice au-dessus du jarret. Les bas pour varices sont en coton, ou en soie tissée avec des fils d'élastique qui maintiennent les veines gonflées. Ceux en soie sont les meilleurs, les plus solides. Cela ne coûte pas cher, je crois. D'ailleurs, je te rembourserai.

lettres de Arthur Rimbaud, à Harar en février 1890 jusqu'à   novembre 1891 à Marseille, Frans leren, Vivienne Stringa. Quand s'éveillait la vie au fond de la matière obscure

    En attendant, je tiens la jambe bandée.

    Adresser cela, bien empaqueté, par la poste, à Monsieur Tian à Aden, qui me fera parvenir à la première occasion.

    Ces bas pour varices se trouvent peut-être à Vouziers. En tout cas, le médecin de la maison peut en faire venir un bon, de n'importe où.

    Cette infirmité m'a été causée par de trop grands efforts à cheval, et aussi par des marches fatigantes. Car nous avons dans ces pays un dédale de montagnes abruptes, où l'on ne peut même se tenir à cheval. Tout cela sans routes et même sans sentiers.

    Les varices n'ont rien de dangereux pour la santé, mais elles interdisent tout exercice violent. C'est un grand ennui, parce que les varices produisent des plaies, si l'on ne porte pas le bas pour varices ; et encore les jambes nerveuses ne supportent pas volontiers ce bas, surtout la nuit. Avec cela, j'ai une douleur rhumatismale dans ce maudit genou droit, qui me torture, me prenant seulement la nuit ! Et il faut se figurer qu'en cette saison, qui est l'hiver de ce pays, nous n'avons jamais moins de 1o degrés au-dessus de zéro (non pas au-dessous). Mais il règne des vents secs, qui sont très insalubres pour les blancs en général. Même des européens jeunes, de 26 à 3o ans, sont atteints de rhumatismes après 2 ou 3 ans de séjour !

    La mauvaise nourriture, le logement malsain, le vêtement trop léger, les soucis de toutes sortes, l'ennui, les tracas continuels au milieu des nègres canailles par bêtise, tout cela agit très profondément sur le moral et la santé, en très peu de temps. Une année ici en vaut cinq ailleurs. On vieillit très vite, comme dans tout le Soudan.

    Par votre réponse, fixez-moi donc sur ma situation par rapport au service militaire. Ai-je à faire quelque service ? Assurez-vous-en, et répondez-moi.

RIMBAUD

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