Mirbeau Octave, Kervilahouen

 

Kervilahouen

 

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    Kervilahouen est un petit village de douze feux à peine, situé sur un chemin qui va se perdant dans la lande, à cinq cents mètres de la côte ouest de Belle-Isle, habité par des pilotes et des pêcheurs seulement. Les maisons y sont très propres et toutes blanches, les homme magnifiques et forts. Sur le pas des portes, des goélands à l’air sacerdotal se tiennent immobiles en des poses hiératiques, et les corneilles au bec et aux pattes plus rouges que du corail viennent, confiantes, se mêler aux enfants qui jouent, aux poules qui rôdent, picotant la paille des meules. Tout près du village, à droite, le phare de Belle-Isle dresse dans le ciel son énorme fût de granit, pareil à une colonne triomphale. Des champs bien cultivés, une lande rase sans arbre, toute rouge de bruyères veloutées et roussies, séparent Kervilahouen de la mer, cette mer formidable et retentissante que, dans les Guides, on appelle la mer Terrible.

    Terrible en effet, plus terrible qu’en aucun endroit sauvage de la sauvage Bretagne, plus impressionnante à regarder, plus magnifique d’horreur que celle qui s’acharne contre les blocs noircis de la pointe du Raz, contre les rochers jaunes de Beuzec et les roches sanglantes de Ploumanac’h. On l’entend qui gronde, qui s’engouffre avec des fracas épouvantables dans les grottes qu’elle-même a creusées, et la terre est toute remuée par cette voix colère. Peinture à l’huile 'Maisons à Kervilahouen, Belle-Ile' Henri Matisse

    Quand j’arrivai à Kervilahouen, le village était en deuil et des femmes pleuraient. - C’est, me dit le conducteur, que Garrec est mort ... Et c’était un rude gars que Garrec. On l’aimait ici, on en était fier... Ah ! le pauvre diable ! Je me demandai qui était ce Garrec. - Un pilote, monsieur, tout simplement ! Et un des plus vaillants du pays ! Voilà quatre ans qu’il avait fini son congé de l’État, un an à peine qu’il avait passé ses examens de pilote !...

Et tenez, justement, il venait de se marier avec une grande et brave fille de Bangor, le village dont vous apercevez le clocher, au-dessus des champs, à votre gauche ...

Non, ça n’est pas de chance, bien sûr !

    - Et comment est-il mort ?

    - Comme ils meurent tous, ou à peu près ...

Ici, il n’y a pour ainsi dire que des pilotes ; ici, et puis à Envague, et puis à Vazeilles, et puis à Donan !...

Et dans chaque maison il y a des choses bien tristes, allez, monsieur !

C’est un rude métier que celui de pilote ! très rude ...

Ils s’en vont tous à tour de rôle, au large, chercher les grands navires pour les entrer en rivière ...

Vous n’avez jamais navigué sur les bateaux-pilotes ? Non ?...

Ah ! dame, c’est de fameux bateaux, solides, qui tiennent la mer comme des poissons ...

    Ça mesure dix-huit mètres, ça cale douze pieds, et puis c’est gréé ...

Rien ne manque là-dedans ! Il faut ça, voyez-vous, parce qu’ils sortent par tous les temps, et que ça ne fainéantise point dans les ports et dans les rades !...

Toujours sur mer, ils bravent la tempête, aussi crânement que les godes et les cravants !...

C’est gentil de voir comme ils se comportent à la lame !...

Avant-hier, c’était le tour de Garrec de marcher.

Il y a des choses bien curieuses, pas vrai ?...

Figurez-vous que, avant qu’il ne s’embarque, nous avions bu un coup ensemble, avec Variste ; et il était gai, il chantait... Pourtant il y avait dans le ciel un œil de cochon, et ça l’embêtait.
    - Qu’est que c’est qu’un œil de cochon, mon brave ? demandai-je.
    - Nous appelons ainsi les arcs-en-ciel ...

Vous savez bien, c’est rouge, jaune, et puis de toutes les couleurs ; ça fait comme un grand rond ...

Eh bien, c’est un œil de cochon.

Il reprit :
    - La mer était méchante, une houle à tout casser, et une sacrée brise de suroît qui allait toujours fraîchissant... Il ventait trois riz, quoi !... Mais c’est pas l’embarras, ils en voient de plus rudes que ça !...

Le bateau fatiguait tout de même ...

On avait amené la brigantine, et il filait sur ses focs... Un roulis de cinquante mille diables, et des paquets de mer !...

Ah ! je vous assure que ça le nettoyait, le pont, et qu’il n’y avait pas beaucoup de poussière dessus !... Voilà qu’on signale un vapeur ... Attention !...

    Comme il y avait aussi, dans les parages, un pilote de Saint-Nazaire, il s’agissait de causer le premier au capitaine, parce que c’est celui qui cause le premier qui est le bon. Ils font souvent de ces courses-là, entre eux ...

    On dirait quelquefois des régates ...

    C’est la concurrence, comme de juste... Portugal, le patron, est un marin de première. Il brûle la politesse à ceux de Saint-Nazaire, et en deux bordées il attrape le navire... il avait fallu virer de bord, et dame, on avait trouvé les vents droits debout, vous comprenez ?...

L’accostage n’était pas facile, à cause de la mer qui était grosse, et la lame poussait le pilote contre le vapeur si fort que deux défenses s’étaient rompues... Enfin, à force de trimer de la gaffe, de l’aviron, on finit par accoster.     - Presse-toi, dit Portugal à Garrec, nous ne pouvons pas rester comme ça. En même temps, on avait jeté un filin, et voilà Garrec qui grimpe, hissé contre le bordage ... Malheur ! comment ça s’est fait ?...

On ne le sait pas... Garrec largue le filin et tombe. Aussitôt une lame refoule le bateau-pilote violemment, et Garrec se trouve presque écrasé entre les deux bateaux ...

    - Non de nom ! jure le Portugal ! À toi, Théophile, empoigne le filin et hisse !...

On avait repêché Garrec. Il avait la poitrine broyée, un bras cassé, du sang plein la figure ...

Il n’était point mort, parce qu’il dit : “ Non, c’est mon tour... qu’on me hisse à bord !...

    C’est rien ce que j’ai !... ”

    C’était son droit ... On le hissa... Mais arrivé sur le pont, il s’évanouit... Au bout d’une minute, il rouvrit les yeux... On le coucha sur un matelas, près de la barre... “ Mon ami, lui dit le capitaine, vous êtes trop malade... Il me faut un autre pilote !...

    - Trop malade ! répondit Garrec d’une voix faible !... J’ai bien assez de vie pour vous entrer à Saint-Nazaire !...

Et puis je suis maître ici !... Attention ! » Il commanda la manœuvre, toujours étendu sur son matelas où le sang faisait de larges taches rouges... Le chirurgien s’approcha de lui et voulut panser ses plaies :

“ Non, refusa Garrec ... à Saint-Nazaire !...

La barre à tribord, nom de nom ! ”

Trois heures après, le vapeur entrait dans le bassin de Saint-Nazaire.

    Le capitaine ordonna qu’on transportât le brave pilote dans sa chambre, et le chirurgien s’approcha du blessé pour la seconde fois : “ C’est pas la peine, major, répondit Garrec ... Laissez-moi tranquille ... Je suis fichu !... ”

Le soir même il mourait.

    Et le bonhomme, désignant du doigt un groupe de matelots qui regardaient mélancoliquement la mer, dont les vagues, balancées, blanchissaient au loin.
   

    - Ils sont tous comme ça ici, me dit-il ...

Kervilahouen. Octave Mirbeau