Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande. 28

pendre un tableau de Troost, pastelliste de talent du XVIIIe siècle. C'est aussi une série d'hommes (en perruques régence avec un ruban mignard aux retombées de la perruque sur les épaules). Ils sont tout en bleu ciel, rosés, l'air point bon. Ce sont les régents d'un Orphelinat qui représentent admirablement dans leur aspect dur et frivole les classes dirigeantes d'alors enrichies par la compagnie des Indes. A la droite de ce tableau curieux quand même, un malingre orphelin, comme un chien galeux se tient respectueux et blotti. Je m'imagine ce que doivent penser les syndics d'en face de leurs compatriotes de deux générations après, et de

“ Leurs méfaits plus hideux encor que leur ... tenue ! ”

    Nous retrouvons Troost et son talent minutieux mais gâté, dans une salle latérale qui pourrait s'appeler musée des horreurs. On y voit toutes sortes de cadavres plus ou moins dépecés par tels et tels chirurgiens. Juste en face, encore un Rembrandt malheureusement brûlé dans sa hauteur, mais où éclatent tout le génie, toute la haute franchise du Maître qui n'hésite pas à nous montrer le ventre ouvert, le crâne trépané et la cervelle d'un sujet, avec la main du chirurgien promenant à loisir son scalpel parmi les lobes de ce cerveau presque en décomposition. Sur un autre tableau caractéristique dans cette salle, l'on voit plusieurs personnages en bleu de ciel et en perruques à nœuds de rubans, circulant sans enthousiasme autour d'un corps que celui d'entre ces muguets qui paraît le chef de cette clinique désigne d'un doigt dégoûté ...

    Plus loin c'est la Ronde de Nuit, dans son sanctuaire. Tout a été dit sur ce chef-d'œuvre mystérieux. Je voulais parler de Rembrandt à ce sujet, j'y renonce et je préfère donner ici une opinion sans doute oubliée, celle de l'un peu suranné Edmondo de Amicis, dans sa phraséologie légèrement fripée : “Rembrandt exerce un prestige particulier ; Fra Angelico est un saint, Michel-Ange un géant, Raphaël est un ange. Le Titien est un prince — Rembrandt est un spectre. ” Le voyageur italien gâte plus loin son mot en l'expliquant. Je le retiens comme très bon. Il veut dire à moi aussi des choses peut-être plus nettes.

    En quittant à regret ce tableau unique, guidé par un gardien, bicorne doré, médaille d'argent suspendue

à un ruban jaune, comme à La Haye, nous contemplons sous verre le témoignage d'une visite à ce musée de l'Empereur d'Allemagne. Il est amusant de voir la signature innocente de la reine Wilhelmina, celles correctes de la reine régente et de l'impératrice ...

    En revanche le paraphe de Guillaume II est curieux. Le mot Wilhelm est écrit en caractères allemands cursifs d'une rare élégance. Le paraphe proprement dit entoure deux fois le nom que suivent deux initiales latines, I. R. (imperator, rex).

    En sortant du musée on remarque à l'entrée un groupe plus grand que nature tout peinturluré, doré, qui représente, populairement, David et Goliath. On voit même David muni de sa fronde. C'est drôle mais peu à sa place et ferait mieux dans un musée municipal des antiquités civiles et autres d'Amsterdam. Ça appartenait, paraît-il, à ce qu'on appelait alors un labyrinthe, à la fois une galerie de figures, et comme le nom l'indique quelque chose de ... risqué comme qui dirait nos skatings ou nos montagnes russes ...

    Et nous allons déjeuner sans trop disserter sur la peinture moi, dans l'intervalle des mets, tout à la belle place, à un canal voisin, bondé d'embarcations de tout gréement, au mouvement londonien de passants et de voitures. C'est là que je vois, ou plutôt que je revois, des femmes à casques ; j'en avais déjà croisé, il y a vingt ans, à Bruxelles, d'où ce vers très ancien de moi,

Et des femmes avec du cuivre après leur front.

    Le déjeuner “ over ” nous allâmes inspecter lesquartiers peu rassurants. Il y a en effet des canaux affreux, abandonnés au cours ou plutôt au long du stagnement desquels surplombent, se balancent, on dirait de sordides maisons tout de guingnois. C'est d'un vénitien pourri qui donne à grelotter. En reve- nant, devers le dîner et ... la seconde conférence nous passons par une rue où des devants de boutiques sont clos seulement par de fantaisistes portières en telles étoffes que l'Orient ou même l'Occident peuvent procurer. De temps en temps ces portières se soulèvent et des scènes de volupté s'annoncent aux bourses modestes ou sans préjugé. Rendez-vous d'ouvriers, de marins.

PAUL VERLAINE. QUINZE JOURS EN HOLLANDE