Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande. 32

    Il s'agit de louer une voiture et une voiture découverte, opération lente. Heureusement la rue du “ louageur ” se trouvait en face du tout petit hôtel de ville mignardement gothico-renaissance dont les détails et le carillon nous ou plutôt me firent paraître courte une bonne heure, ce qui n'était pas le cas de Blok. Ce petit homme tout nerfs sous son enveloppe un peu bedonnante s'impatientait, trépignait, piétinait. Enfin la voiture convoitée arriva. Nous nous installâmes pleins de couvertures, de foulards, etc., car nous allions à la mer dont l'air en novembre n'est pas caniculaire, sur les coussins très convenablement capitonnés du “ char point numéroté ”, que sur les registres de ce bon preneur de temps de louageur.

Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande, Lettres à un ami.   Johan Thorn Prikker  Brieven  Philippe Zilcken  Souvenirs la Revue Blanche 1896. Frans leren, Vivienne Stringa

    Scheveningen est situé à deux milles de La Haye. On y arrive par une route qui doit être splendide en été, mais il faisait cette après-midi un temps superbe et les gigantesques ormes des deux côtés du

chemin avaient encore quelques feuilles rouge et or. Du côté gauche de notre voilure ce n'étaient partout que petites maisons fantaisistes, peinturlurées, découpées, déchiquetées par une architecture falote et qui rappellent en plein celles qui font la joie et le repos autour de nos expositions, n'est-ce pas ? un peu lourdes et vaguement ennuyeuses dans leur splendeur de toc aussi ! A droite la lisière du bois, mon voisin d'en face d'Hélène-Villa.

    Au bout d'une demi-heure la princière, la royale route fait place à la rue unique du village, un grand village de pêcheurs, dont les habitants ont, paraît- il, gardé des mœurs patriarcales. En tout cas leur costume, surtout celui des femmes est bien particulier et doit dater de loin. C'était un dimanche. La cloche de la modeste église au clocher pointu appelait au prêche ces sincères et vraiment protestants de cœur plus que de théologie, si l'on peut parler beaucoup de cœur en parlant du protestantisme, — mais je ne parle ici que de protestants ignorants, humbles, simples, comme les vrais catholiques de nos côtes. Puis on voit la mer. La mer ! il y avait longtemps que je ne l'avais vue, ni respiré son air sauveur. Elle est très belle, d'une mélancolie au soleil presque couchant, très calme et qui lèche la plage où sommeillent, je ne sais comment arrivées là, quelques rares barques de pêche (je ne crois pas qu'il y ait d'autre port). D'autres barques, innombrables, paraît-il, sont “ au large ” avec leurs petites voiles noires, qui souvent impuissantes, les trahissent quoi qu'elles en aient,

« Et ça se dit sombrer ! »

comme dit si spécialement le matelot Corbière.

    La voiture nous ramène à travers des dunes où font piteuse mine à côté du village travailleur et pieux d'en bas, les luxes morts, la camelote vaniteuse des gens qui vont — t'aux eaux (je vais aux z-eaux, tu vas zozo, etc.), casinos en bois peints, “ splendid hôtels ”, boarding houses et autres illécébrances. Mais nous contournons bientôt une sorte de parc anglais, “ paysage fondant ”, des buttes Chaumont ... en moins bien, il faut l'avouer, et nous entrons dans le bois qui commence par de petites allées encore un peu émondées, tailladées, j'allais dire pommadées à l'usage du high life pendant le ou la season. Nous en prenons une qui s'appelle Verhuell-weg (ô reine Hortense ! ô le temps des harpes,

PAUL VERLAINE. QUINZE JOURS EN HOLLANDE