Poète... vos papiers! (75)

 


- Pardon petit ce soir je penche du tropique
Le soleil  ce michet m'a brouté le gazon
J'ai du printemps par là qui se bourre la pipe
Et fume mollement du blé sous les jupons



Le printemps c'est mon sang qui vert se coagule
Et qui fait des champs blonds où crissent les couteaux
Si je meurs sous l'été mille fois la crapule
Les morgues de l'hiver lui feront bien la peau



Je vis petit c'est beau moi la Terre increvable
Enfermée dans le cycle con des astres mous
Qui font du caramel tout bleu là-haut qu'est immengeable
Et qui colle à tes yeux cliquetant de verrous



Je suis un vieux glaçon que le soleil se tape
Les heures qu'ils me fait couler dans son bidet
S'étirent maigrement frileuses sous la cape
Que jettent sur mes reins chaque nuit ses valets



Crois-moi je ne suis pas copine avec la lune
On se regarde de très loin c'est bien connu
Les poètes la font rimer avec fortune
Et devant les buffets dansent leurs os pointus



J'ai cherché dans mes nuits le sceptre quaternaire
Qui me ferait soleil et qui m'engrosserait
Et l'on vient me parler du sommeil de la Terre
Comme si l'on dormait sous tant d'obscurité



Apprends-moi les désirs la raison la pensée
Fais que mon Atlantique inonde mes cités
Et foule sous les pieds des algues délivrées
Mes chagrins de granit et mes rêves pavés



Je suis soûle à ton creux et rends du Pacifique
Je vomis l'océan mes îles mes bateaux
Accroche-toi bien fort petit c'est la musique
Qui passe ... écoute bien le chant de mon repos



Je repose en tes bras unis comme le cycle
D'éternité qu'est descendue prendre le frais
Vite fermons la lourde et que sur elle gicle
Le peu d'humanité que Dieu nous a laissé



Je suis vide emplis-moi la carcasse et l'épure
Achève le dessin vulgaire et tournoyant
Que fit de moi ce Dieu foutu d'architecture
Un jour qu'il s'emmerdait à bout de firmament



Un cercle que je suis un rien trigonomètre
Une toupie à philosophe un rond de trop
Un cosinus inadapté qui fait des mètres
Dans la cervelle des matheux à qu'ès aco



Je suis le syllogisme aux prémisses funestes
La Terre est ronde Galilée voilà ton pain
Et puis voici ton eau et des fers pour ta sieste
Je tourne c'est un fait t'es trop bavard copain !



Je tourne au vent comme moulin que vent chavire
Je mouds le temps en parchemin tel un meunier
Qui moudrait son froment au ventre d'un vampire
Dont la faim durerait depuis l'éternité ...



 

 La faim ... c'est un bijou dont se parent les lèvres 

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