Redon À soi-même (14)

Ils sont coupables uniquement dans l'égoïste erreur qu'ils ont eu de supposer le peuple incapable des sentiments qu'ils ont ; et aussi pour avoir donné à travers l'histoire ce fatal exemple de luxe, de superflu et d'anticipation personnelle, et dont le goût du bien-être, qui est un trait de cette époque, est la conséquence. Le peuple ne pouvait qu'imiter ce qu'il avait vu; et de là sa tourmente, car il n'a pas encore sa tradition. Les loisirs, le repos, la réflexion, l'occupation bienfaisante de la lecture n'avaient pas encore mis un peu d'idéal dans leur vie. Les soucis de la pensée n'ont pas encore fait sentir à ces âmes la noblesse et la dignité de la vie. Pouvait-il en être autrement ? Il eût fallu des anges pour vivre de sacrifice aux premiers jours de la liberté. Il y a des rires stupides qui découvrent le cœur et mettent à nu les fonds cachés de l'âme. Il y en a d'autres qui révèlent des joies célestes. Un homme d'action n'est pas ironique. La fin d'un jour rempli donne à l'esprit des compensations infinies. Le suprême loisir des âmes d'élite est tout entier dans ces heures exquises qui suivent l'effort douloureux et fécond. Il y a un âge où l'équilibre des forces permet de nous assurer ces joies célestes et suaves, les plus belles de la vie, et les seules aussi qui nous donnent le droit de dire que nous avons vécu.

 

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1870. — Le repentir est une nouvelle innocence. Chaque jour qui s'en va porte avec lui sa peine, il soulève un peu le voile de la vérité. Le plus dur est de voir les amitiés s'attiédir ou s'éteindre; elles sont perdues souvent par les riens de la vie qui séparent les hommes en idées, en occupations, en habitudes, en plaisirs ; mais seulement les amitiés d'enfance sont plus sûres, et sur elles il est très doux de s'appuyer. Peuple dit bien des choses : il y a ceux qui lèvent les yeux plus haut et qui souffrent ; ils demandent un peu de repos. La douleur parle, ils se taisent. Les meilleurs sentiments sont au fond de leur âme, et, dans leurs yeux mouillés de pleurs, on ne voit que la bonté. Il y a aussi le peuple qui en veut aux savants, aux penseurs et aux sages ; ce sont les parvenus et les rois eux-mêmes. On ne juge les autres que relativement à soi, en les comparant à soi, au lieu de ne les envisager que par rapport à la vérité. Cet homme est plein de défauts que n'ont pas ses amis ; tel autre exalté comme s'il était un ange n'accomplira point ses devoirs sociaux. L'opinion n'est écrite nulle part. La plus grande supériorité de Jésus est de s'être fait aimer sans contestation. Sa légende qui n'a grandi que ses qualités aimées, n'a porté au souvenir de l'humanité que la candeur de son sourire, ou de son doux et constant amour pour ceux qui l'approchaient.

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On ne vit que par les usages ; sous les formes admises de la politesse qui ne sont autres que les apparences de l'amitié, de la bonté, on cache un fond misérable. Si tant de soins et de pratiques fausses sont nécessaires à la durée de la société, aux rapports des hommes, il n'est rien de plus hideux que les dehors de l'amitié cachant la haine.

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Ce qui distingue l'artiste du dilettante est seulement dans la douleur qu'éprouve celui-là. Le dilettante ne cherche dans l'art que son plaisir. Il y a de la douleur à réclamer auprès de ceux qu'on aime.