Redon À soi-même (27)

 

On a peu publié sur les arts du dessin ; les livres et les brochures si abondants sur toute autre matière, font sur ce point presque totalement défaut. La curiosité populaire, qu'un penchant de plus en plus prononcé mène à la lecture n'a, là-dessus, que de rares occasions de prendre cours. A part quelques traités d'esthétique pure, ou d'autres travaux donnant des aperçus d'ensemble sur les Écoles et sur le beau — travaux qui ne s'adressent qu'à des esprits déjà cultivés ou spéciaux — le public qui aime la lecture rapide, ne trouve ici que peu de choses à glaner, à la faveur des expositions annuelles seulement, dont l'organisation est toute récente en province ; il peut alors parcourir des yeux dans les feuilles quotidiennes, des analyses, ce qu'il a pu lui-même observer. Mais ces sortes d'écrits dont la base est dans l'actualité ne permettent point à ceux qui les publient de s'écarter d'une donnée particulière, dont la fin n'est pas l'instruction. D'ailleurs, le critique ainsi placé entre l'appréciateur et l'artiste est bien souvent porté pour celui-ci par des préférences et des idées personnelles, lesquelles ne peuvent être pour celui-là que d'une influence non décisive. La seule force en laquelle se produisent des articles capables de donner un essor quelconque à la pensée est dans les revues, cette forme nouvelle du livre, où quelques esprits distingués traitent quelquefois des questions plus générales. Mais ces sortes de publications ne tombent pas sous les yeux de tout le monde, le spécialiste seulement s'en soucie ; tandis que l'amateur moins raffiné, pour qui l'art est un luxe et qui ne s'en occupe qu'à ses loisirs, ne peut en profiter que lorsque l'article de la revue recueilli et groupé, a pris la forme plus durable et plus déterminée du livre. Or, ces livres manquent. Peu de penseurs ont tourné leur pensée vers les arts ; et, ajoutons vite aussi que le publiciste militant, celui qui s'adresse journellement au public, ne s'en soucie pas davantage. La cause du grand abandon des arts du dessin, tient à des causes générales qu'il serait long d'énumérer ici.

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C'est en hiver que la musique a son plus grand prestige, elle plaît surtout le soir, d'accord avec le silence, pour plaire à l'imagination qu'elle éveille : c'est l'art nocturne, l'art du rêve, mais le tableau vient du soleil. Il naît avec le jour et la lumière, et c'est pourquoi toujours, à la saison nouvelle, au moment où le peintre de paysage va vers le champ, le dilettante parisien se tourne de préférence

vers l'art de la couleur et de la vie, comme un doux repos après l'hiver et les veillées.

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La vérité, l'action, l'art de mettre en scène des personnages vivants, tel est le nec plus ultra de la création littéraire. Il n'est pas commun en Allemagne, ce pays du rêve, de la musique et de l'abstraction. Mais en France, mais en Angleterre !

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Il semble que toute la sève musicale de la Germanie ait arrêté son cœur sur les bords de l'Atlantique; l'Angleterre n'a pas de musique. Elle a suivi la branche littéraire ; et, comme c'est le peuple de la passion et de la vie, elle a produit cette étonnante pléiade de poètes et de littérateurs qui dépasse dans la richesse et la variété la production de tous les autres peuples.

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La traduction d'une œuvre littéraire lui fait perdre son goût, son parfum ; on a mis la sève dans une autre coupe. C'est comme un nectar évaporé qui a perdu son arôme.