Redon À soi-même (29)

 

Ils piétinent sur la beauté ; leurs mains brusques éraillent la toile inspirée que leurs yeux obstinés ne sauraient voir. Ils mettent sans pudeur le marteau sur les pans de ces murs antiques pour les former à leurs usages, croyant vivre avec originalité ; ne sachant pas qu'ils subissent, avec une irréparable faiblesse, les mœurs et les actes de ceux qui avaient plus crié qu'eux. Cet épanouissement banal de la richesse basse et sans instinct des grandes choses, inspire aux autres un jugement vrai. C'est parmi elle que sont les pauvres et ce sont les seuls qu'il est juste de ne pas secourir. Les riches sont les avides de vérité, les plus comblés d'intelligence, des dons du cœur aussi. Eternelle misère des uns, illusion des autres, rencontre douloureuse de ceux qui croient se consoler de la vie en occupant beaucoup de terre et des autres qui ne cherchent que l'idée et se perdent dans la recherche et vers la vérité. L'imprimerie est un fait si important que nous sommes encore à son avènement ; l'esprit le plus distingué peut se laisser prendre à ce qu'il y a de neuf et de frappant dans la lettre moulée et multipliée.

De là, tant d'abus et d'injustice et aussi la raison de la considération subite qui entoure le publiciste. Celui-ci ne pardonne plus à ceux qui ne mettent pas l'œuvre au jour quand même. Il me paraît être dans l'état du marié que l'on rencontre après six mois de mariage : Mariez- vous, vous dit-il, mariez-vous, ne faut-il pas se marier ? L'autorité qu'un autre a sur nous ne vient pas de sa situation ou de sa renommée. Elle naît spontanément et à première vue chez celui dont nous sentons docilement la supériorité. Les grandes épopées naturelles des époques en formation ont une plus grande part de beauté que les autres poèmes des Grands-Siècles. En elles sont encore toutes vivantes l'âme et l'aspiration divine d'une génération entière. Les épopées sont les grands monuments de l'humanité : les œuvres purement littéraires disent beaucoup moins ; la traduction déjà leur enlève quelque part de leur beauté ; elles sont restreintes et beaucoup limitées dans le temps, et pour cela ne méritent qu'une importance secondaire. Quant à l'épopée individuelle, qui est factice et plus strictement littéraire, elle dit peu et n'a pas longue chance de durée. Elle serait enlevée du rayon littéraire que l'histoire ne perdrait pas le plus indispensable de ses documents.

Quatrième jour. — Une petite ville, des gens sur les portes épiant. Les persiennes sont tirées et l'on sent des regards dirigés sur soi.

Quelle triste misère que la vie qui s'écoule ainsi entre quatre rues, entourée de gens distraits qui mettent leur passion et leur vie à parler d'autrui ! Quelle gêne, quelle dépendance pour celui qui élève son esprit vers de nobles choses, et comme le moindre jardin en pleine solitude a son mérite ! Vous vous ennuyez là-bas, vous dira-t-on, on y est bien seul — amusez-vous vous- mêmes, pauvres attristés de ce monde, épiez, guettez, cherchez, calculez bien ; la vie qui s'écoule ainsi vous amène à la mort après un long supplice ; la liberté n'est point à vous. Elle est partout où l'on peut penser à loisir, sans obstacle ; elle est partout où vont les fous et les sages écouter les bruits étranges que vous n'entendez pas, au bord des eaux courantes, sous le ciel bavard et discret ; partout où la nature, si elle pouvait nous voir, nous contemple ; où elle nous inspire, nous console et nous enchante. Elle n'est pas sur vos portes ou derrière vos jalousies où se forge l'obstacle de l'opinion. Beau ciel et superbe contrée qui, hier, me ravissaient ; pardonnez cet oubli de vos splendeurs éloquentes et de votre langage consolateur. Au milieu de cet infini, j'ai oublié la vraie vie, celle qui vient de vous.

Sixième jour. — Des bohémiens, des poètes. Ils sont étranges, héroïques et légendaires. Ils arrivent, s'effacent comme le feraient ceux qui n'habitent nulle part. Ils cèdent à la poussée immense, inconnue, dont on sent le moteur au fond des âges. On est petit auprès d'eux, chétif et pusillanime. Un rire hautain mêlé de mépris et de protection accueillit l'obole que je leur donnai dans la main qu'ils me tendaient sans bassesse et comme avec enfantillage. Une marche rapide les emporta, sans qu'ils eussent tourné la tête, et sans rien de la curiosité qui nous animait, ils partirent avec élan, comme le ferait un oiseau qui s'envole. A dix pas, ils ne pensaient déjà plus à nous. On ne saurait avoir l'idée de la possession au pied des montagnes. Des enclos sur ces pentes rapides, fécondes et riches, quelle petite misère — on m'a coupé l'arbre qui borde mon terrain, je plaiderai, de là la dispute. Et les deux créatures humaines perdues comme un atome au pied de cette immensité, oublient de les voir et de chercher de plus hautes pensées que celles que leur inspire la contemplation de leur part chétive. Une heure de méditation sur le haut de ces sommets élevés, d'où se déroulent de vastes plaines où les champs et jardins s'y perdent comme des points imperceptibles, donnent tout à la fois le sentiment de l'infirmité de leur rôle et de leur force et l'égalité d'impuissance si pleinement répandue. Au retour, il laisserait au repos le pauvre qui a pris l'arbre au seuil de cet infini.