Redon À soi-même (43)

 

L'estampe est une empreinte sur papier, une empreinte d'art unique ou multipliée, qui exige à l'impression un intermédiaire humain : le cliché laissant toute liberté favorable à la sensibilité de qui imprime. De là, la diversité des épreuves qui attend le choix et suppose le petit nombre, la rareté. Autrefois, l'amateur connaissait bien la bonne épreuve.

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Un portrait est l'image d'un caractère, d'un être humain, représenté dans son essence. Toute la vie profonde qui le manifeste pour nous au dehors : attitude, expression, densité morale.

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J'aime mieux l'esprit de Degas que l'esprit de ses ouvrages.

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Toute cette humanité de l'œuvre de Rodin n'en est pas une : les êtres qui s'y agitent et s'y tordent, hystérisés, me semblent mus par une électricité de mort, âme absente.

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Il n'est pas bon de faire des confidences, on ne les comprendrait pas : du moins pour ce qui est notre genèse. On me dit que Carrière, qui est fin cependant, s'est vanté de n'avoir jamais voulu peindre, et qu'il reste indifférent à la peinture elle-même. Il se dit visionnaire jusqu'à pouvoir extraire une expression humaine d'un caillou, non d'un visage. Aucun peintre n'admettra cela ; moi moins que tout autre. A ce propos, j'évoque désagréablement le souvenir de cette matière sale et neutre de terre d'ombre dont il se sert, et d'où émergent ses Maternités : le propos qu'il a tenu là les infirme. J'aimerais mieux proclamer avec Pissarro, que l'art de peindre réside, pour qui sait voir, au coin d'une table, dans une pomme. Peindre une pomme, quoi de plus bête ! Et cependant pour faire de cette

donnée si simple quelque chose qui s'élèvera à la beauté, il faudra que la peinture y soit tout entière, solide, souple, riche de substance, suggestive aussi jusqu'à ce luxe, cette grandeur d'y révéler la présence de l'homme ; une ambiance de pensées autour d'elle. Et Pissarro a peint la pomme toute seule, sans tout le reste.

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Bonnard, une bonne étoffe de peintre au service des tableaux de chevalet, tableau souvent spirituel. J'entends ici le mot spirituel dans le sens léger et souriant.

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Peindre, c'est user d'un sens spécial, d'un sens inné pour constituer une belle substance. C'est, ainsi que la nature, créer du diamant, de l'or, du saphir, de l'agate, du métal précieux, de la soie, de la chair ; c'est un don de sensualité délicieuse qui peut avec un peu de matière liquide la plus simple, reconstituer ou amplifier la vie, en empreindre une surface d'où émergera une présence humaine, l'irradiation suprême de l'esprit. C'est un don de sensualité native. On ne l'acquiert pas.

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1906. Des limbes ... des limbes opaques où flotteraient comme des algues de pâles visages, et d'une humanité morbide : telle la peinture de Carrière. Elle n'a pas la saveur des substances, elle reste dans les sourdes régions de l'élaboration première, propice à des visions, et pour ne paraître ni ne fleurir jamais dans le radieux éclat du prisme solaire. Il ne connut pas la sensualité délectable de la palette. Mais, sur le registre réduit des quelques ocres tempérées et de bruns ardoise, il a donné de la nature humaine sensible des accents expressifs, intimes, pathétiques, en des rythmes ondoyants et fuyants. Il a surtout donné pleinement essor à ses dons de visionnaire. Avait-il le sens du mystère ? Je ne le vois pas. D'ailleurs, il a donné ces fruits sous la faveur médiocre — quoi qu'on ait dit — d'un public qui ne s'en soucia guère, égaré qu'il était par la chanson larmoyante et littéraire des maternités qu'on