Redon À soi-même (49)

 

parler de ces douloureuses origines : les connaître ne changerait rien. Quelque chose du destin ou de la nécessité, assigne à chacun sa route, au cours de laquelle des difficultés plus ou moins grandes se rencontrent pour nous, comme pour tout le monde. Ce n'est pas la justice qui nous importe, c'est l'amour. La grande affaire est de savoir nos ouvrages compris, appréciés, désirés. Pour ce qui est de moi, je détourne habituellement ma pensée de ma genèse endolorie. Trop faible pour la lutte, ou la dédaignant peut-être, j'ai attendu ; j'ai mis au dehors, comme j'ai pu et quand les circonstances s'offraient, des ouvrages qu'on aimait autour de moi dans un petit cercle. Je crois qu'ils ont plaidé ma cause au loin beaucoup mieux que je ne l'eusse fait moi-même. Ce sont eux qui m'ont frayé la route et qui racontent mon histoire. J'ai lieu de croire que les plus récents diront la joie compensatrice des mauvais commencements.

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1913, Avril — Sur Jean Dolent.

Rappelons-nous qu'il a écrit ceci : « Vivre sans bruit console de vivre sans gloire ». Pourquoi ne serions-nous pas consolés nous aussi de lui rester fidèles, et de le lire, et de l'aimer, dans le silence ? Nous serions là dans sa pensée et silence n'est pas oubli. Quiconque a fait de la peinture autrefois, dans les générations qui nous précèdent, quiconque en fait aujourd'hui, se souviendra toujours de ses écrits et de la belle indépendance qu'il a montrée dans la défense des maîtres indépendants. Je rends hommage à Jean Dolent parce qu'il a aimé les peintres, et tous ceux qui, par leur attitude et leur caractère, ont montré le souci de l'art, uniquement de l'art pour l'art, de l'art seul. Ils ne sont pas légion ceux-là, ils sont rares. Ils vont, consolés de vivre sans bruit, en faisant œuvre qui n'a point d'alliage. Ni politique, ni vues sociales. Les Autres ? ah ! comme il les a touchés et ombrés de sa délicieuse raillerie ! Leurs ouvrages et leurs propos activaient et fertilisaient sa verve gamine. Votre enquête m'a remis en mains ses livres de lecture légère, écrits d'un style cursif et rapide, un style qui ne paraît pas et nous laisse à l'aise, sans influence de littérature (ce qui est bon dans le régime du peintre). Ses traits sont comme des traits d'eau-forte, et ils enferment un sens double, triple, comme était sa parole.

Je ne saurais dire combien est sympathique et bon le souvenir que je garde de lui. Ses rencontres m'étaient agréables. Nous nous abordions par attrait ; comme dans un entendement préalable, dérivé de choses ambiantes que nous savions sans les dire et dont le commentaire, vu son âge et le mien, s'exprimait, entre nous par un sourire. Il est un de ceux pour qui je garde regret que les complications de la vie et du labeur ne m'aient pas permis de les voir plus souvent.

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J'aperçois dans une vitrine un livre avec ce titre l'Art social. C'est répugnant. Je l'ouvre néanmoins et je vois : Socialisation de la beauté, et je le ferme.

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On n'apprend guère que de soi-même : il est difficile d'enseigner. Tous les maîtres ont conseillé d'étudier la nature et sont d'accord là-dessus ; mais ils ont différé dans les moyens à donner pour le faire parce qu'ils étaient tous différents.

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Pour une conférence faite en Hollande à l'occasion d'une exposition de ses œuvres (Janvier 1913).

Ce ne sont pas ici des souvenirs que je donne, mais des avis sur moi, des aveux, des témoignages, à seule fin si possible de faire indirectement jour sur mon art. Je le lui dois. Bien que j'en connaisse les défauts et les faiblesses, j'en ai le respect. Il m'est revenu de sa signification et de sa portée sur l'esprit de quelques-uns des échos si touchants, si sérieux, inattendus, éveillant aussi ma surprise, que je ne fais que participer à son expansion en m'occupant encore de lui par la plume, et en tâchant de projeter sur l'esprit de quelques autres, un peu plus loin, quelque chose encore du premier effet. Et soyez assuré que j'écris ici impassionnellement, sans rien d'altier, rien de ma personne, mais avec le désir de la soustraire. Je ne voudrais pas me départir de la réserve et retenue qu'il est bienséant de garder en parlant d'un art où l'on est en cause. Tout n'est pas vanité chez celui qui accepte ses propres dons avec