Redon À soi-même (72)

 

la plus parfaite ; il obéissait ainsi à la loi qui dirige tous les novateurs. Les artistes qui touchent à la perfection n'ont pas beaucoup d'idées. Il n'y a pas d'exemple à donner dans l'histoire de l'art. Delacroix croit que la neuvième symphonie n'est point parfaite; l'introduction des voix manque de lien avec le sentiment qui pénètre ; s'il touche à la perfection, disons alors que la musique, cet art d'une muse souveraine et supérieure, n'avait pas à combiner les formes nouvelles dans des moyens plus difficiles et plus rigoureux de la plastique. Disons-le, sans rien enlever de l'idée que nous nous faisons de sa haute mission, Delacroix ne devait pas atteindre à la perfection ; mais cela ne nous empêche pas de condamner sans regret le passé des coloristes proprement dits ; que les jeunes élèves émus et enthousiasmés en présence du maître n'aillent au Louvre désormais que pour y chercher la force d'un art purement plastique ayant atteint, il est vrai, par Léonard, le sommet du beau dans son expression la plus essentielle ; mais nos muscles nous font défaut désormais pour reprendre cet art italien et l'exprimer comme cette race éminemment agissante et passionnée. Nous allons vers les sensations nerveuses : tout nous y mène ; la musique, qui désormais est populaire, ne tardera pas à porter aux arts plastiques une atteinte suprême. Point de salut hors de la voie qu'a suivie le grand maître dont nous parlons ici. S'il nous faut profiter des transformations accomplies par l'école des naturalistes — école qui, à mon avis, ne fait que continuer l'école classique — tâchons au moins de donner à la couleur vue la beauté suprême et si pure de la couleur sentie; tout l'art moderne est là ; rien de grand, de beau, de profond, ne peut se traduire dans un autre mode ... Je ne crois le retour au passé possible qu'après l'invasion d'une race barbare, des Russes par exemple et Dieu merci, nous ne le verrons pas.

Exaltation réciproque des Couleurs ou Contraste simultané. Si les complémentaires sont prises à égalité de valeur, les yeux humains pourront à peine en supporter la vue. Mélange du bleu et de l'orange à quantités égales : gris incolore. Mais si l'on mêle ensemble deux complémentaires à proportions inégales, elles ne se détruiront que partiellement et l'on aura un ton rompu qui sera une variété du gris. Cela étant, de nouveaux constrastes pourront naître de la juxtaposition de deux complémentaires dont l'une est pure et l'autre rompue. La lutte étant inégale, une des deux couleurs triomphe et l'intensité de la dominante n'empêche pas l'accord des deux. Que si maintenant les semblables sont à l'état pur mais à divers degrés d'énergie, par exemple le bleu foncé et le bleu clair, on

obtiendra un autre effet dans lequel il y aura un contraste dans la différence d'intensité et harmonie par la similitude des couleurs. Enfin si deux semblables sont juxtaposées, l'une à l'état pur, l'autre rompue, par exemple du bleu pur avec du bleu gris, il en résultera un autre genre de contraste qui sera tempéré par l'analogie. On voit donc qu'il existe plusieurs moyens différents mais également infaillibles de fortifier, de soutenir, d'atténuer et de neutraliser l'effet d'une couleur, et cela en opérant sur ce qui l'avoisine, en touchant ce qui n'est pas elle. Une des ressources les plus précieuses est l'introduction du noir et du blanc. Le noir et le blanc sont, pour ainsi parler, des non-couleurs qui servent, en séparant les autres, a reposer l'œil, à le rafraîchir, alors surtout qu'il pourrait être fatigué par l'extrême variété autant que par l'extrême magnificence. Suivant les proportions qu'on leur donne, suivant le milieu où l'on les emploie, le blanc et le noir atténuent ou rehaussent les tons voisins ; quelque-fois le rôle du blanc dans un tableau sinistre est celui qui joue en plein orchestre un coup de tam-tam. D'autre fois, le blanc peut être employé pour corriger ce qu'aurait de brutal la contiguïté de deux couleurs franches telles que le rouge et le bleu.

Modulation des couleurs. — Les principales nous viennent des orientaux. Tressaillement de la surface colorée par le ton sur ton ; ton vibrant.

Mélange optique. — Deux couleurs juxtaposées ou superposées dans certaines proportions (c'est-à-dire suivant l'étendue que chacune d'elles occupera) formeront une troisième couleur que nos regards percevront à distance, sans que le tisseur ou le peintre l'ait écrite ; cette troisième couleur est une résultante que l'artiste a prévue et qui est née du mélange optique (ou des réactions réciproques d'un ton sur l'autre) exemple : Coupole du Luxembourg : une femme demi-nue assise à l'ombre. Femmes d'Alger : Chemise à semis de petites fleurs. Les murs sont garnis de mosaïques bleues et jaunes à petits dessins, composant une grande tonalité d'un vert doux, frais, indéfinissable. Ouverture d'un rouge vif. Dallage composé de petits carreaux violets et verts formant mosaïque. Pour exalter et harmoniser ces couleurs, il emploie tout ensemble le contraste des complémentaires et la concordance des analogues (en d'autres termes la répétition d'un ton vif par le même ton rompu). Il emploie l'action des blancs, des noirs, qui est tour à tour un repoussoir, un mordant et un repos; il emploie aussi la modulation des couleurs et ce qu'on appelle le mélange optique.