Guillaume Apollinaire - Marquis de Sade (9)

 

    A la fin du règne de Louis XIV, peu avant le commencement de la Régence, au moment où le peuple français avait été appauvri par les différentes guerres du roi Soleil, tandis qu'un petit nombre de vampires avaient sucé le sang de la nation, s'étaient enrichis de la misère générale, quatre personnages de cette espèce imaginèrent la « singulière partie de débauche » dont l'exposé forme le contenu de l'ouvrage.

    Le duc de Blangis et son frère, l'archevêque de ..., établissent avant tout un plan dont ils font part à l'infâme Durcet et au président Curval. Afin d'être mieux liés l'un à l'autre, ils épousent avant tout chacun la fille de l'autre, font caisse commune et destinent annuellement deux millions à leurs plaisirs. On engage quatre maquerelles pour le recrutement des filles et quatre appareilleurs pour celui des garçons, et quatre soupers galants sont donnés chaque mois dans quatre petites maisons de quatre différents quartiers de Paris. Le premier souper est consacré aux voluptés socratiques. Seize jeunes hommes de 20 à 30 ans sont employés comme actifs et seize garçons de 12 à 18 ans comme passifs dans ces «orgies masculines dans lesquelles s'exécutait tout ce que Sodome et Gomorrhe inventèrent jamais de plus luxurieux ». Le second souper est consacré aux « filles du bon ton ». Il y en a douze. Le troisième souper réunit les filles les plus crapuleuses et les plus dégoûtantes de la ville ; elles sont au nombre de 100. Au quatrième souper on attire vingt filles vierges de 7 à 15 ans. De plus, chaque vendredi a lieu un « secret » auquel assistent quatre fillettes enlevées à leurs parents et les quatre femmes de nos débauchés. Chacun de ces repas coûte 10.000 francs, et, comme bien on pense, on sert à profusion les fruits les plus rares dans la saison où généralement on ne les voit point, et les vins de tous les pays. Ensuite nous entrons dans le récit proprement dit qui débute par la peinture de quatre libertins. Cette peinture n'est pas embellie par des couleurs menteuses, les traits qu'elle offre sont naturels.

    Avant tout, l'auteur trace le portrait du duc de Blangis et nous met au courant de son existence. Maître à 18 ans d'une fortune énorme, il l'a grossie par un grand nombre d'escroqueries et de crimes. Il a toutes les passions, tous les vices ; son coeur est le plus dur qui soit. Il a commis tous les crimes, toutes les infamies. On doit être méchant complètement et non « vertueux dans le crime et criminel dans la vertu». Le vice est pour lui la source des « plus délicieuses voluptés ». Il est d'avis que la raison du plus fort est toujours la meilleure. Il a tué sa mère, viole sa sœur. A 23 ans il s'est lié avec « trois compagnons de vices ».

   Il se livre au brigandage, enlève deux jolies filles des bras de leur mère au bal de l'Opéra. Il tue sa femme, épouse la maîtresse de son frère, mère d'Aline, une héroïne du roman.

Guillaume Apollinaire - L’œuvre du Marquis de Sade, introduction, frans leren, Vivienne Stringa. La chimère regarda avec effroi toutes choses | estampe | Odilon Redon

    En fait de stature, c'est un Hercule. Cet homme, qui a maintenant 50 ans, est le « chef-d'œuvre de la Nature ». On prendrait ce blasphémateur pour le dieu même de la lubricité. II est si fort qu'il pourrait écraser un cheval entre ses jambes. Ses excès de bouche sont inimaginables. II boit dix bouteilles de bourgogne à chacun de ses repas ...

    L'archevêque, son frère, lui ressemble, mais il est moins fort et plus spirituel. Sa santé est moins insolente, il est plus raffiné. Il a 45 ans, de beaux yeux, une vilaine bouche et un corps efféminé.

    Le doyen de ces débauchés a 60 ans, c'est le président de Curval ; grand, maigre et sec, il a l'air d'un squelette. Son long nez s'effile au-dessus d'une bouche livide. Il est couvert de poils comme un satyre. Il est impotent. Il a toujours aimé le crime : « Il se fit chercher des victimes partout pour les immoler à la perversion de ses goûts. » Ce qu'il aime le mieux, ce sont les empoisonnements.

    Le quatrième libertin, Durcet, a 53 ans ; il est efféminé, petit, gros et gras. Son visage est poupin. Il s'enorgueillit d'avoir une peau très blanche, des hanches de femme, une voix douce et agréable. Cet aspect dénote évidemment un cinède, et dès sa jeunesse il fut le giton du duc.

    Après les portraits des débauchés, voici ceux de leurs épouses. Constance, la femme du duc et fille de Durcet, est une grande femme mince, faite à peindre ; on dirait d'un lis ; ses traits sont pleins de noblesse et ont de la finesse. Elle a de grands yeux noirs pleins de feu, des petites dents très blanches, elle a maintenant 22 ans. Son père l'a plutôt élevée comme si elle avait été sa maîtresse que comme sa fille, sans pouvoir cependant la dépouiller de sa bonté de cœur ni de sa pudeur.

 

    Adélaïde, femme de Durcet et fille du président de Curval, est une beauté d'une autre sorte que la brune Constance. Elle a 20 ans ; elle est petite, blonde, sentimentale, romanesque. Elle a des yeux bleus. Ses traits respirent la décence. Elle a de beaux sourcils, un noble front, un petit nez aquilin, une bouche un peu grande. Elle est agréable à voir et penche un peu la tête sur son épaule droite. Cependant, elle est plutôt l'« esquisse que le modèle de la beauté ». Elle aime la solitude et pleure en secret. Le président n'a pu détruire ses sentiments religieux. Elle prie souvent. Cela lui attire des corrections de son père et de son mari. C'est une bienfaitrice des pauvres, pour lesquels elle se sacrifie.

     Julie, la femme du président, est l'aînée des filles du duc, elle est grande et élancée, un peu grasse. Elle a de beaux yeux bruns, un joli nez, des traits enjoués, des cheveux châtains, une vilaine bouche, des dent cariées qui, avec ses tendances à la malpropreté, lui ont attiré l'amour du président, qui a des goûts infects. Elle a voué à l'eau une inimitié éternelle. Gourmande et ivrognesse, elle est d'une insouciance complète.

    Sa plus jeune sœur, Aline, en réalité fille de l'archevêque, n'a que 18 ans, un visage frais et piquant, un nez en l'air, des yeux bruns et animés, une bouche délicieuse, une taille ravissante, une jolie peau douce et légèrement brune. L'archevêque l'a laissée dans l'ignorance de tout, elle sait à peine lire et écrire, ne connaît pas le sentiment religieux, a des idées et des sentiments enfantins. Ses réponses sont imprévues et drôles. Elle joue sans cesse avec sa sœur, déteste l'archevêque et craint le duc « comme le feu ». Elle est paresseuse.

    Ensuite vient le plan de l'ouvrage et les plaisirs imaginés par les quatre roués. Il est entendu chez de Sade que les sensations qui proviennent du langage des mots sont très puissantes. Les quatre roués décident de s'entourer de tout « ce qui pouvait satisfaire les autres sens par la lubricité » et de se faire raconter, « par ordre », toutes les dépravations, toutes les perversions sexuelles.

    Après de longues recherches, les libertins trouvent quatre vieilles femmes qui ont beaucoup vu et beaucoup retenu. Elles connaissent toutes les dépravations sexuelles et peuvent les réunir dans un récit systématique.

    La première doit exposer seulement les 150 perversions les plus simples, les plus communes, les moins raffinées. La deuxième doit en donner un même nombre de « plus rares et plus compliquées », dans lesquelles un ou plusieurs hommes agissent avec plusieurs femmes. La troisième doit montrer 150 dépravations criminelles ayant trait aux lois, à la nature et à la religion. Les excès de cette dernière catégorie amènent au meurtre, et ces plaisirs meurtriers sont si variés que la quatrième conteuse doit indiquer 150 de ces diverses tortures.

    Les quatre libertins veulent pratiquer les enseignements de ces récits avec leurs femmes et d'autres « objets ».

    La Duclos a 48 ans. Elle est encore bien.

    La Chanville a 50 ans. C'est une tribade enragée.

    La Martaine a 52 ans ; comme elle était barrée, elle s'est fait pédiquer dès son jeune âge.

    La Desgranges a 56 ans. C'est « le vice personnifié », un squelette auquel manquent 10 dents, trois doigts et un œil. Elle boite et elle est rongée par un chancre. Son âme est « le réceptacle de tous les vices ». Il n'y a pas de crime qu'elle n'ait commis. Au demeurant, ses collègues ne sont pas des anges non plus.

    On s'occupe de l'approvisionnement en « objets luxurieux » des deux sexes : huit filles, huit garçons, huit hommes et quatre servantes. On engage les appareilleuses et les appareilleurs les plus fameux de France pour recruter le matériel, dont le choix est fait avec beaucoup de raffinement. On prend partout, dans les couvents, dans les familles, 130 filles de 12 à 15 ans pour lesquelles on donne aux maquerelles 30.000 francs. Sur ces 130 filles on en retient 8.

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L'oeuvre du Marquis de Sade par Guillaume Apollinaire