Les Illusions des théories politiques. (2) Gustave Le Bon

 

    Dans tous les grands mouvements industriels et commerciaux qui transforment la vie des nations, créent la richesse sur un point, la pauvreté sur d'autres, le rôle des gouvernements, si considérable jadis, devient chaque jour plus faible. Ils suivent les impulsions et ne les dirigent plus. Les forces économiques sont les vrais maîtres et dictent les volontés populaires auxquelles on ne résiste guère. Il y a soixante ans un souverain était encore assez puissant pour décréter le libre échange dans le pays qu'il gouvernait. Aucun n'oserait même le tenter aujourd'hui. Que la protection, condamnée par la plupart des économistes, soit bonne ou nuisible il n'importe. Elle répond aux besoins de l'heure présente et cette heure est entourée de nécessités trop accablantes pour que l'on puisse songer beaucoup à l'avenir.

    Dans une séance du 11 mars 1910, M. Méline assurait devant le Sénat que le libre échange avait ruiné l'agriculture anglaise, dont la production en blé a baissé de plus de moitié en un demi-siècle, alors que sous le régime de la protection, la France, qui en 1892 avait un déficit alimentaire de 695 millions l'a vu disparaître et remplacé par un excédent de 5 millions lui permettant d'exporter du blé au lieu d'en importer. Le  Bon, Gustave (1841-1931) : Les Illusions des théories politiques (1910). Théophile Alexandre Steinlen . Frans leren, Vivienne Stringa L'éminent économiste attribuait naturellement au régime de la protection les 700 millions que les agriculteurs retirent maintenant du sol. Mais on peut assurer, sans crainte d'erreur, que depuis l'origine du monde aucune loi n'eut un tel pouvoir créateur. La nouvelle production agricole résulte uniquement des progrès scientifiques réalisés par une agriculture qui se sentait très menacée.

    Et si les Anglais n'ont pas accompli les mêmes progrès, ce n'est nullement parce que le libre échange les empêchait de lutter contre la concurrence étrangère, mais simplement parce qu'ils ont trouvé beaucoup plus rémunérateur de fabriquer des produits industriels, de la vente desquels ils retirent plus d'argent qu'il ne leur en faut pour acheter tout le blé nécessaire.

    Mais que le régime protectionniste soit utile ou nuisible, cela n'est pas à considérer ici. En politique - et c'est justement ce que je voulais montrer - il ne s'agit plus actuellement de rechercher le meilleur mais uniquement le possible. De nos jours, je le répète, aucun despote ne serait assez fort pour imposer le libre échange ou la protection à un pays qui n'en voudrait pas. Quand les peuples se trompent, tant pis pour eux. L'expérience le leur fait savoir.

    Ce qui précède montre à quel point les facteurs de l'heure présente diffèrent de ceux du passé et permet de pressentir le peu d'influence des théories politiques. Il faut avoir ces notions à l'esprit pour saisir la genèse des événements modernes. Avec les progrès de la science et de l'industrie et les relations internationales sont nés d'invisibles mais tout-puissants maîtres auxquels les peuples et leurs souverains eux-mêmes doivent obéir.

 

    Ce principe que l'évolution sociale est fille de nécessités qui ne dérivent pas de la volonté des législateurs est encore insuffisamment répandu. Les socialistes restent persuadés qu'il est facile de transformer une société par de bons décrets. Née avec la Révolution et semblant justifiée par elle cette théorie est très vivace encore.

    On ne pouvait jusqu'ici lui opposer que des faits empiriques tirés de l'étude de l'histoire. Mais les progrès de la psychologie moderne permettent maintenant de comprendre le faible rôle joué par la raison dans l'organisation des sociétés, leurs croyances et leur conduite.

    Elle a montré, en effet, que contrairement aux enseignements de la philosophie classique, il existe deux formes de logique fort distinctes : la logique rationnelle et la logique des sentiments. Elles sont tellement séparées qu'on ne peut jamais passer de l'une à l'autre et par conséquent exprimer l'une en langage de l'autre. C'est justement pourquoi tant de choses se sentent qui ne se définissent pas.

    Sur la logique rationnelle s'édifient toutes les formes de la connaissance, les sciences exactes notamment. Avec la logique sentimentale se bâtissent nos croyances, c'est-à-dire les facteurs de la conduite des individus et des peuples.

    La logique rationnelle régit le domaine du conscient où se fabriquent les interprétations de nos actes. C'est dans le domaine du subconscient, gouverné par la logique des sentiments, que s'élaborent leurs vraies causes.

    L'observation montre que les sociétés sont guidées par la logique des sentiments et que la logique rationnelle ne saurait guère les influencer et encore moins les transformer.

    Mais si ce n'est pas la logique rationnelle qui conduit les hommes et fait évoluer leurs croyances comment expliquer qu'au moment de la Révolution des théories uniquement déduites de la raison pure produisirent si rapidement de profonds bouleversements ?

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