Lettres de Arthur Rimbaud (2)

 

Harar, le 21 avril 1890.

    Ma chère mère,

    Je reçois ta lettre du 26 février.

    Pour moi, hélas ! je n'ai ni le temps de me marier, ni de regarder se marier. Il m'est tout à fait impossible de quitter mes affaires, avant un délai indéfini. Quand on est engagé dans les affaires de ces satanés pays, on n'en sort plus.

    Je me porte bien, mais il me blanchit un cheveu par minute. Depuis le temps que ça dure, je crains d'avoir bientôt une tête comme une houppe poudrée. C'est désolant, cette trahison du cuir chevelu ; mais qu'y faire ?

    Tout à vous,

 

RIMBAUD

Lettres de Jean-Arthur Rimbaud

Harar, 10 août 1890

    Il y a longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles. J'aime à vous croire en bonne santé, comme je le suis moi-même.

    Pourrais-je venir me marier chez vous, au printemps prochain ? Mais je ne pourrai consentir à me fixer chez vous, ni à abandonner mes affaires ici.
    Croyez-vous que je puisse trouver quelqu'un qui consente à me suivre en voyage ?

    Je voudrais bien avoir une réponse à cette question, aussitôt que possible.
    Tous mes souhaits.

RIMBAUD

Lettres de Jean-Arthur Rimbaud

Harar, le 10 novembre 1890.


    Ma chère maman,

    J'ai bien reçu ta lettre du 29 septembre 1890.

    En parlant de mariage, j'ai toujours voulu dire que j'entendais rester libre de voyager, de vivre à l'étranger et même de continuer à vivre en Afrique.
    Je suis tellement déshabitué du climat d'Europe, que je m'y remettrais difficilement. Il me faudrait même probablement passer deux hivers dehors, en admettant que je rentre un jour en France. Et puis comment me referais-je des relations, quels emplois trouverais-je ? C'est encore une question. D'ailleurs, il y a une chose qui m'est impossible : c'est la vie sédentaire.

    Il faudrait que je trouvasse quelqu'un qui me suivît dans mes pérégrinations.

    Quant à mon capital, je l'ai en mains, il est libre quand je voudrai.
lettres de Arthur Rimbaud, à Harar en février 1890 jusqu'à   novembre 1891 à Marseille, Frans leren, Vivienne Stringa
    Monsieur Tian est un commerçant très honorable, établi depuis 3o ans à Aden, et je suis son associé dans cette partie de l'Afrique. Mon association avec lui date de deux années et demie. Je travaille aussi à mon compte, seul ; et je suis libre, d'ailleurs, de liquider mes affaires dès qu'il me conviendra.

    J'envoie à la côte des caravanes de produits de ces pays : or, musc, ivoire, café, etc., etc ... Pour ce que je fais avec Monsieur Tian, la moitié des bénéfices est à moi.

    Du reste, pour les renseignements, on n'a qu'à s'adresser à Monsieur de Gaspary, consul de France à Aden, ou à son successeur.

    Personne, à Aden, ne peut dire du mal de moi. Au contraire. Je suis connu en bien de tous, dans ce pays, depuis dix années.

    Avis aux amateurs !

    Quant au Harar, il n'y a aucun consul, aucune poste, aucune route ; on y va à chameau, et on y vit avec des nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre, et le climat est bon.

    Telle est la situation.
    Au revoir.

 

RIMBAUD

Lettres de Jean-Arthur Rimbaud

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