Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande. 34

Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande, Lettres à un ami.   Johan Thorn Prikker  Brieven  Philippe Zilcken  Souvenirs la Revue Blanche 1896. Frans leren, Vivienne Stringa

    On se sépara vers minuit et demi. Je montai vite à ma chambre, bouclai ma légère valise et le lendemain dès sept heures je prenais le thé avec mes hôtes. J'avais le soir fait mes adieux à la mère de M me Zilcken et à la toute gentille et plaisante M lle Renée, qui, paraît-il, a gardé un bon souvenir du “ Môssieu ”.

    Une bien cordiale poignée de main à M me Zilcken et un saut, un peu lourd et ... aidé, dans la voiture où son mari m'accompagne, et nous voici, au bout de dix minutes, en gare où m'attendaient le bon Toorop et le cher Verwey.

    Le train siffle, un saut analogue à celui de tout à l'heure, cette fois dans le coupé qui doit ne me descendre qu'à Paris, des mains agitées de part et d'autre jusqu'à perte de vue — et me voici roulant dans cette part de Hollande admirée si fantastique, il y a quinze jours, admirée aujourd'hui si belle, si verte, si puissante contre l'eau, sa parure et son danger. Je retraversai ensuite la si différente, si curieuse Belgique, que je devais voir de plus près quelques mois après. Puis la France et Paris.

    En route j'avais fait ces vers qui clôront ce récit où je me suis tant plu :

Gens de la paisible Hollande

Qu'un instant ma voix vint troubler,

Sans trop, j'espère, d'ire grande

De votre part, voulant parler

A vos esprits que la nature

Fit calmes pour mieux y mêler

L'enthousiasme et la foi pure

En l'idéal fou de réel,

Et l'idéal et l'aventure

De sorte équitable, — ô le ciel

Non plus brumeux, mais de par l'ombre

Même et l'éclat essentiel,

O le ciel aux teintes sans nombre

Qu'opalisent l'ombre et l'éclat

De votre art clair ensemble et sombre.

Ciel dont il fallait que parlât

Aussi ce vieux siècle au-then-tique,

Et dont il fallait que perlât

Cette douceur vraiment mystique

Et crue aussi vraiment, qui rend

Rêveuse notre âpre critique,

O votre ciel, fils de Rembrandt.

PAUL VERLAINE. QUINZE JOURS EN HOLLANDE