Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande. 39

Je le vois encore se promener ainsi, dans le bois, bras dessus bras dessous avec Toorop, le vigoureux et, “ Superbe Javanais à la barbe épaisse et molle, bleue à force d'être noire ” recouvert d'un ample manteau de drap, tous les deux abrités sous un vaste parapluie ... Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande, Lettres à un ami.   Johan Thorn Prikker  Brieven  Philippe Zilcken  Souvenirs la Revue Blanche 1896.    Paul Verlaine, photographie : Otto Wegener, Paris, 1893. Frans leren, Vivienne Stringa

    Au café, il s'amusait à goûter les “ amers-schiedam ” de Hollande, presque inconnus à Paris. Il en existe de toutes les couleurs, de blonds, couleur topaze, rappelant les Xérès rares, de rougeâtres, de vert-pâle même, qu'il se délectait à déguster, et qui lui plurent si bien que chaque fois que j'allais à Paris je devais lui en apporter à l'état d'extrait fait pour être coupé de schiedam ou d'eau-de-vie.

    A propos de ceci je me souviens de l'avoir trouvé un jour, très souffrant de sa jambe, à l'hôpital Saint-Louis, installé dans le pavillon Gabrielle ; (il prétendait, naturellement, que Gabrielle d'Estrées avait habité la chambre même qu'il occupait !) Un Anglais lui avait donné une bouteille de rhum Saint-James qu'il avait cachée sous son oreiller. Après avoir dû m'assurer que personne ne nous observait, il tira triomphalement la bouteille de sa cachette et se mit à goûter les élixirs que je lui avais apportés.

    Chez moi, je l'ai dit, Verlaine fut toujours on ne peut plus agréable et charmant. Il se levait tôt, et était même souvent descendu avant son hôtesse. Aussitôt le premier déjeuner fini, il se mettait à l'ouvrage dans mon atelier, préparant ses conférences. Pendant ce temps là des artistes venaient le voir et prenaient des croquis.

    Un jour il montra toute l'exquise délicatesse qui était en lui : prenant ma femme à part, il lui dit :

     “ on a raconté tant de choses sur mon compte que je ne veux pas que vous ignoriez qui vous avez accueilli sous votre toit. ”

    Verlaine avait apprécié chez ma femme un grand bon sens, et, malgré une certaine sévérité de jugement, une réelle absence de préjugés, qualités qui lui avaient montré qu'elle était à même de le comprendre, malgré tout.

    Et alors il lui confessa toute sa vie, du moins tout ce qui devait contribuer à la faire admettre.

    Lorsqu'il nous quitta, il laissa un vide qui ne se combla que lentement.

    Il était si sympathique sous tous les rapports que nous lui demandâmes plus tard maintes fois, avec insistance, de revenir encore passer quelques semaines chez nous, d'accepter encore cette “ sainte hospitalité d'artiste à poète, ” ainsi qu'il l'avait nommée ; mais, hélas, cela ne devait plus arriver.

    Il était souvent malade, alité, et chaque fois, dans sa réponse, c'était : “ je suis trop fatigué pour songer encore à la Belgique et la Hollande.

Paul Verlaine, Quinze jours en Hollande, Lettres à un ami.   Johan Thorn Prikker  Brieven  Philippe Zilcken  Souvenirs la Revue Blanche 1896.    Paul Verlaine, Paul Marsan dit Dornac, au café François 1er à Paris, 1892.. Frans leren, Vivienne Stringa

PAUL VERLAINE. QUINZE JOURS EN HOLLANDE