Redon À soi-même (17)

Quand elles se résolvent par le sort des armes, c'est-à- dire par les risques de la mort, chacun de nous a dans une mesure quelconque fait un sacrifice utile à son élévation morale. Ces généreuses angoisses dépassent alors de bien haut, la zone étroite et confuse de nos préoccupations personnelles et dirigent nos sentiments vers une fin meilleure. Elles élèvent les cœurs, éclairent la conscience, stimulent la volonté, développent l'intelligence : les mots humanité, patrie, honneur, devoir reprennent pour chacun leur signification véritable. Elles font enfin que l'activité des esprits s'éloigne des faits particuliers pour s'élever vers des notions plus abstraites et plus générales.

A l'appui de ces réflexions, on peut voir que les plus impor- tants mouvements artistiques et nos plus grands épanouissements ont suivi de très près nos victoires et les désastres, et que dans l'intimité de notre évolution sociale, au cœur même de notre heureuse ou malheureuse patrie, l'ère du progrès et de la foi a suivi de très près l'heure solennelle et décisive de nos suprêmes révolutions. Un observateur attentif pourrait voir à cette heure dans les productions de la pensée un caractère nouveau qui reflète dans une certaine mesure l'état moral du pays. Vous avez la bonté propice et souveraine. Vous donnerez la vie à ceux qui vous approchent en élevant l'esprit, le cœur et tout ce qu'il désire. Créature exquise, heureuse et charmante, votre approche est délicieuse et ineffable, elle rend meilleur et plus confiant, infiniment docile et tendre. Doit-on vous dire que l'on vous aime ?

Inclination bien idéale, plus pure que la tendresse et ses surprises, et qui persiste au souvenir de charmes si jeunes et si purs, invincibles comme ceux des anges. C'est le timide émoi d'une adoration réservée, c'est la candeur, le chaste amour qui tient du frère et du fiancé. Jeunesse, ô tendance du cœur, suprême et mystérieuse aspiration des âmes vers le ciel pur de la bonté, vous êtes la preuve de la vie future. Il y a dans vos discrets élans et vos mystérieuses exigences toutes les promesses de l'invisible et comme un appui dans l'inconnu. Allez, inclinez-nous sans cesse vers ce qui nous fait croire, menez-nous à nos fins, à la vie, il n'y a que bienfaits à l'heure où tu nous convies.

 

 

 

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Aux jours graves de fin d'hiver la nature, en arrêt, est immobile. A ce repos intermédiaire, souffle de mort et prémice de vie, les heures ont une solennelle grandeur. Le silence, un suprême abandon nous préparent au réveil qui va venir.

Rien n'apparaît encore, tout est discret dans l'espace : les chants du ciel, aux cimes des plus hauts arbres, ne laissent rien prévoir de leur tendresse. Le soleil en son âpreté violente rayonne sans réchauffer, il tombe sur les branches grêles en ardeurs vives qui les brûlent. La terre, dans sa tristesse, prend des accents moroses et rien ne trahit encore ce qui sera demain. En ces jours mornes, aux muets espaces, l'esprit est isolé. La douce impression qui cède aux impressions intimes ne naît qu'à l'abstraction et l'effroi. Il lui faut la confiance, l'espoir du lendemain.

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Odilon Redon. A SOI-MÊME, Journal (1867-1915) Notes sur l'art la vie et les artistes. Introduction de Jacques Morland. Frans leren, Vivienne Stringa