Redon À soi-même (35)

 

1885, Mai. — Sur un bronze de Marie Cazin.

O regret ! dont la vivante image est assise sur le roc, comme une incarnation de éternelle mélancolie ! d'où es-tu ? Ta figure est penchée sur l'abîme. Le doigt posé sur tes lèvres closes et la main sur ton cœur, tu t'agenouilles ainsi que des feuilles dispersées. Serais-tu le symbole de la gloire égarée ? Serais-tu le recueillement solitaire ? Serais-tu la piété, le silence, le rêve, le souci ? Serais-tu la face contrite du noir pessimisme de ce monde ?

Et sous ton front fatal et obstiné garderais-tu désormais pour toujours des raisons assombries par toutes choses ? Peut-être que ces lèvres ne vont s'ouvrir que pour nous dire que ton cœur souffre et que ces verts rameaux, emblèmes de la force et à tes pieds foulés, vont nous insinuer que tout est vain. Quoi qu'il en soit, œuvre de mystère, tu réchauffes mon cœur au vrai soleil de l'art ; un souvenir des visions florentines me poursuit et m'obsède depuis que ton profil désespéré s'est tourné vers les basses conceptions de l'ouvrier contemporain. Autour de toi surgissent, comme des figures mortes, de mornes évocations, muettes et blafardes, où le néant, la bassesse et l'insipidité ne font qu'élever ton bronze auguste plus haut encore. Dans l'isolement où ton métal rayonne, sembles-tu dire aussi qu'autrefois les maîtres étaient grands et leurs visées plus hautes; qu'ils pouvaient vivre pour un art de sincérité ; sembles-tu dire que la Passion primait le talent même, montrant par elle seule les âmes libres, source de la beauté ? Mais de faux mages adorant de faux dieux nous ont dit cependant qu'on subissait ailleurs de magnanimes influences. Ils ont dit qu'une école détenait les secrets du style, la science de la règle, le livre de la Voie ; triste orgueil montré pour quelques lignes rigides bien tracées, pour ces bustes grotesques si bien alignés, pour cette pierre ciselée sans la vie, pour ces marbres glacés, travaillés on ne sait comment ni par quelle industrie, et qui n'appellent que la mort ... Marie Cazin préluda à cet art par de beaux dessins d'une simplicité rare, esquisses ou improvisations sévères qui annonçaient déjà des tendances à la statuaire : fermeté de contour, simplicité de plan, sobriété du sujet, rythme des lignes, tout côtoyait cet art austère, notamment le Sommeil, dont l'expression forte et simple accentuait la recherche vers le but atteint aujourd'hui, quand parut le Masque, les débuts de Marie Cazin.

On garda depuis dans les yeux l'éclat inoubliable de ce visage de métal qui paraissait venir d'un autre monde. C'était aussi la même tristesse, la même ardeur de sentiment, la même contemplation intime, en un mot, la résurrection par le bronze du Songe Interne.

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12 Juin. — J'ai passé dans les allées froides et silencieuses du cimetière, et près des tombes désertes. Et j'ai connu le calme d'esprit. La mort, là, sous mes pieds, dans les fosses sombres, où des amis et des proches reposent, heureux enfin, parce qu'ils ne sentent plus ; la mort, là, certaine et sitôt venue, qui plane sur nos jours soucieux comme le seul baume à nos misères ; la mort, là, maîtresse et toujours souveraine à jamais ; je l'ai vue, divin refuge, heureuse fin du mal de vie. mort que tu es large : pour toi je pleure ; d'autres t'appellent et t'interrogent. Dans le calme que ta pensée me donne, que de force contre le souci ! divine inconnue, au muet visage, crainte sans nom, auguste immobilité, que tu es belle ! Les hommes ornent religieusement ton champ sacré : voici des fleurs sur ta pierre, l'art, la tenue, le culte cérémonieux ; sur le marbre des mausolées, des pensers larges et hauts, de tous les temps. Je me sens en ces lieux autre que moi-même. J'ai vu du Morbihan quelques points superbes, mais si sauvages que je les ai quittés. Je suis maintenant au bord d'une baie délicieuse et qui serait tout à fait charmante si le soleil pouvait encore l'embellir. Durant un jour seulement, j'ai pu voir ce pays comme on le voudrait, sous les bienfaits d'un peu de lumière qui tempérerait sa rigueur. Autrement, je ne connais jusqu'ici de la Bretagne qu'une brume éternelle, un ciel sombre et changeant, brouillé, remué par des souffles contraires ; et du sol, hélas ! qu'un ensemble de choses tristes et lentes qui tombe sur l'esprit et l'opprime. Non, ce pays n'est pas le mien ; il fait triste, ici. J'y resterai cependant pour explorer quelques belles roches dont on me parle (et j'en ai vu vraiment de très particulières) ; mais je gagnerai le Midi qui m'apparaît, désormais, comme dans une féerie. Belles et douces barques, soulevées mollement par la vague étemelle, vous flottez dans le port ami. Vos longs mâts inclinés et leurs minces cordages rayent le fond du ciel brumeux — et le souffle de l'air, et le rythme du flot bercent l'esprit comme une douce harmonie. Vous vous pressez soudain pour aborder la baie ; au loin, au large, la dernière a baissé la voile solennelle, et le souffle de l'air et le rythme du flot bercent l'esprit comme une douce harmonie.