Redon À soi-même (40)

 

C'est pour moi comme un rêve où se bousculent toutes mes idées sur la possession, et où je ressens les impressions les plus diverses. Je ne saurais vous les dissimuler à ce début en souvenir de l'attention que vous avez bien voulu prendre à ma défaite, et la considérant comme un bien pour moi. A dire vrai, ce grand marché, où ne se vendait guère plus qu'une empreinte de souvenirs, n'était aussi que la mise d'un peu d'encre sur des paperasses. Ce qui en résulte, toutefois, est l'immense et inimaginable allégement de pensée que j'éprouve et qui me dit combien était grosse la part de raison que je dépensais ici, si inutilement. Il est impossible que cela n'ait pas sa répercussion, désormais, sur l'art que je fais, et que vous aimez, dont j'ai le souci impersonnel, croyez-le bien.

On a dit que ce qui procure le plus de bonheur à l'homme est la vue des choses qui ne lui appartiennent pas, comme la mer, la montagne ou un bel acte d'héroïsme. C'est évident ; mais le bonheur et la production d'art ne viennent pas du même alambic et je persiste à croire, plus que jamais, que l'écrivain qui fait un livre dans une chambre d'hôtel n'est qu'un dilettante, et que l'artiste qui produit vrai, humainement vrai, a besoin, tout comme les autres hommes, d'exercer sa passion sur des choses, fût-ce celles de sa possession. Il participe des choses qu'il s'approprie et il n'est pas dans l'abstraction tant qu'on pourrait le croire.

Je me sens déraciné tout à fait.

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1900. — La musique est le ferment d'une sensibilité spéciale très aiguë, autant et plus que ne le serait la passion elle-même. Elle est un danger, un bienfait pour qui la sait prendre. Je veux dire que son charme est irrésistible, et l'on s'évade en esprit avec elle si promptement dans un monde meilleur que l'on peut quelquefois, sans délibérer ni raisonner, différer à plus tard l'accomplissement de certains actes ennuyeux qui nous sont nécessaires : « Marthe, Marthe, je ne t'ai jamais oubliée et t'aime plus que Marie. C'est elle qui me détourne de toi, à son heure quand elle vient. Je ne l'appelle pas. »

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J'aime les fillettes ; je vois en elles toute la femme sans y trouver une femme, et c'est exquis. Celui qui compliquerait cet aveu et l'accueillerait d'un sourire ne saurait pas ce qui réside en la grâce. La grâce est révélatrice d'infinies virtuosités et d'une vie en puissance qui fait le charme de l'esprit, par les yeux. Quand j étais tout enfant, je m'en souviens, combien je fus impressionné par elles. La première fois, dans le jardin de la maison où je suis né (à Bordeaux, allées d'Amour).

Elle était blonde, avec de grands yeux et les cheveux en longues boucles tombant sur sa robe de mousseline, qui me frôla. Je connus un frisson, j'avais douze ans, j'allais faire ma première communion. Et le hasard voulût qu'elle fût près de moi lors des retraites, à l'église, sous le mystère des voûtes de Saint-Seurin. Que d'émotions s'y mêlèrent : tout l'art aussi de ce décor. Heures bénies, reviendrez-vous jamais dans le mystère de l'Inconnu ?

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1901. — mon âme d'autrefois, âme lointaine, tu m'es revenue ce soir dans des ombres. Consentirais-tu à ce que je reste encore avec toi, en toi, afin de prolonger ces douces heures ? Amie nocturne qui revient, qui s'en va, et que je crois à jamais perdue, qu'est-ce qui te rappelle, et à ton heure ? Je ne sais.

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1902 - Le sens du mystère, c'est d'être tout le temps dans l'équivoque, dans les double, triple aspects, des soupçons d'aspect (images dans images), formes qui vont être, ou qui le seront selon l'état d'esprit du regardeur. Toutes choses plus que suggestives, puisqu'elles apparaissent.

Mais ce sens appliqué à la peinture demande chez l'artiste un tact, une mesure infinie plus que pour tout autre, et le public ne s'en doute pas. C'est un art qui demande, plus que pour tous les autres, un artiste conscient à toutes les minutes de sa gestation.

Par des révélations qui ne l'amoindriront pas, il y a chez Delacroix une scission très sensible entre l'homme et l'artiste.