Redon À soi-même (41)

 

Quiconque a étudié son œuvre y voit sans peine quil fut admirablement organisé pour la produire et la mener à sa fin. Sa constance, son opiniâtreté, sa méthode, son acharnement à produire, le soin quotidien qu'il prenait de se tenir en éveil sur les maîtres qu'il aimait, ses études secrètes et particulières, en un mot ce que tout créateur, quel qu'il soit, poursuit sans cesse, il en avait la loi et la formule, et le temps présent est mal choisi, pour récriminer sur la forme ou le mode d'expression qu'il employa. Il fut lui-même d'un bout à l'autre de sa carrière ; cela est quelque chose ; le reste importe peu. D'ailleurs, n'y a-t-il pas chez tout artiste véritable un être incompris de ceux qui ne le sont pas ? L'être instructif, abandonné, qui se récrée dans ses procédés mêmes, semble parfois occupé de vues incompréhensibles ; elles ne sont pas la clef de leur génie pour ceux qui les regardent vivre ; un contemporain, un ami même peut vous ignorer. Viennent ensuite les générations, pour elles, qui ne voient que la beauté du résultat, l'œuvre est faite, le procédé ne paraît plus et ne nous importe guère. La vie de l'homme n'est, après tout, que le procédé de l'artiste. La pratique de la production d'art n'est guère aisée ; on la pourrait dire anti-louable, à moins que l'artiste ne coupe à son détriment douloureusement sa vie. Il lui faudrait subir une inflexible règle dans l'emploi des heures de son temps, s'il veut être comme le commun des hommes et suivre les obligations mondaines de la société où il se trouve. Il y déroge toujours par quelques traits que l'on remarque. Ceux qui l'aiment ou l'apprécient le tolèrent néanmoins dans son naturel tel qu'il est. Aux yeux des autres, il diffère un peu comme l'oiseau des îles : allure et plumage diffèrent.

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Comme je me plaignais qu'il ne m'avait été jamais rien donné, rien offert, et quelqu'un m'ayant fait remarquer que j'avais, au cours de ma vie, négligé bien des relations et même des amitiés dont quelques-unes aujourd'hui sont puissantes, dans la politique ou ailleurs ... C'est que j'éprouve de l'impudeur à formuler mon désir. Les choses devraient nous échoir simplement, naturellement, selon une loi de nécessité. Une grosse part de gâteau est sur l'un des côtés de la table ; à l'autre extrémité sont les miettes : eh bien ! il devrait être tout aisé de s'asseoir au bon côté, à la satisfaction de tous et, comme par bienséance, à cet instant des jours où la lassitude nous est venue, où déjà, derrière soi,

s'accumulent les témoignages de l'effort, les travaux et leur cortège de repentirs. Ah ! que de rides ils ont creusé sur notre front, et pour les revoir quelquefois avec une orgueilleuse surprise cependant ! Eh bien, c'est le moment où sans, rien demander, on devrait vous céder le pas pour entrer avec la modestie de l'âge et tout le charme disparu dans la salle du festin. Une société bien faite devrait rendre cela possible.

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Juin. — On a beaucoup usé du qualificatif social, durant toute ma vie. Je m'en défie aujourd'hui.

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Novembre. — Je veux bien que le modelé soit essentiel dans notre art, mais à condition que sa seule fin soit la beauté. Hors d'elle, ce fameux modelé n'est que néant.

Cette réflexion m'est suggérée à la vue d'un portrait de Waltner par Roybet : une tête d'homme d'une vie sans pensée, une vie exaspérée d'acuité, bien que sans âme. Tel qui a vu Waltner chez lui, laissant abandonnément son imagination vous dire ce qu'il croit de sa fin, ses espoirs, sa confiance, sa large vision du réel qu'il agrandit jusqu'aux confins d'outre-tombe, son dire sur l'individualisme dont il se défend pour se déclarer un être fragmentaire, dépendant, se ramifiant à plusieurs âmes des choses. Tel qu'il pense et avec la somme d'enthousiasme généreux que sa parole et sa figure fruste, fière et digne exhalent, le peintre qui ne reproduit de sa tête et de ses yeux qu'un relief illusoire, un éclat vital neutre et comme animal et incapable de retour sur soi-même, ce portraitiste-là n'a rien fait.

La peinture n'est pas la représentation du seul relief ; elle est la beauté humaine avec le prestige de la pensée. Tout ce qui ne nous y incite pas est nul. Et le comble du mauvais portrait est de ne pas faire ressentir la présence de l'homme dans le visage d'un homme même.

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