Redon À soi-même (42)

 

1903, 12 Avril. — Aux bénéfices que nous devons retirer de nos rapports avec le monde social, il n'est pas bon d'obtenir sans mériter. L'injustice donne à celui qui mérite et n'obtient pas, une supériorité plus apparente, elle s'en accroît même. Et il restera toujours à celui qui usurpe, la secrète amertume de l'envie qui le ronge. L'envieux reste envieux. Par la constance, on finit par obtenir.

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L'œuvre d'art est le ferment d'une émotion que l'artiste propose. Le public en dispose ; mais il faut aimer.

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Juin — Je ne puis dire ce qu'ont été mes sources. J'aime la nature dans ses formes ; je l'aime dans le plus petit brin d'herbe, l'humble fleur, l'arbre, les terrains et les roches, jusqu'aux majestueuses cimes des monts. Toutes choses pour leur caractère en soi, plus que des ensembles. Je tressaille aussi profondément au mystère qui se dégage des solitudes. J'ai aimé et j'aime toujours les dessins de Léonard : ils sont comme une essence de vie, une vie exprimée par des contours autant que par des reliefs. J'en goûte leur esprit raffiné, civilisé, aristocratique ; j'y sens l'attrait grave qui m'élève à la haute délectation cérébrale. Mais, quant à mes lectures, quel lien trouver avec mon art dans le plaisir que je ressens à goûter si délicieusement les savoureux écrits de nos prosateurs, le tour de leurs pensées, le rythme de leur style, le souffle de leur effusion, le jet concis ou abandonné de leur esprit, leurs nuances ? Je ne sais. Je lis avec fatigue les choses abstraites, difficilement et même indiféremment les traductions.

Un jeune et naïf Anglais me vint trouver une fois et me dire qu'il avait traversé la mer pour me voir, et connaître de moi- même la genèse de mes travaux. « Nous en connaissons les effets, me dit-il, je voudrais être éclairé sur sa cause. » Et j'ai su, depuis, par un ami qui le vit à Londres, qu'il était revenu fort déconcerté de son voyage, parce que je ne lui avais répondu que par un sourire. « Je n'ai pu rien savoir de M. Redon », avoua-t-il.

La vérité est qu'on ne peut rien dire de soi, quant à ce qui naît sous la main, à l'heure soucieuse ou passionnée de la gestation. C'est bien souvent surprise ; on a dépassé son but, voilà tout. Que dire de plus ! A quoi bon l'analyse de ce phénomène, ce serait vain. Il est mieux de le renouveler pour sa propre joie. Laissons le reste aux philosophes, aux savants.

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Un paysage de vieil or, une douceur prenante, une paix grave, le silence, des feuilles accumulées sous les pas ...

O mélancolique parfum des feuilles mortes qui dans les jardins, en automne, évoque le souvenir de la vie éteinte ... triste et funèbre charme, sous qui la mort semblerait douce, mêlée à tout ce qui s'en va et nous dit adieu ...

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Décembre, — Le talent est, après tout, le pouvoir acquis de faire fructifier des dons naturels ; les notions de l'expérience nous y aident, l'amour des Maîtres aussi, mais j'entends ceux que nous aimons, et non pas ceux que nous choisissons. Certains artistes de mon temps, que j'ai vu débuter avec promesse, se sont perdus pour avoir choisi les Maîtres qu'ils devaient aimer.

Leur intelligence les a perdus dans la recherche du bien et du mal ; ils ont touché au fruit défendu. Il faut aimer naturellement, indolemment, pour la joie, pour celle que nous recevons un jour, comme une grâce. Et c'est proclamer la nécessité du loisir. Le loisir n'est pas un privilège ; il n'est pas une faveur ; il n'est pas une injustice sociale : il est la nécessité bienfaisante par quoi se façonnent l'esprit, le goût, le discernement de soi-même.

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