Redon À soi-même (51)

 

réfléchies. De même chez celui qui le crée : l'artiste sait très bien qu'entre toutes ses œuvres, celle qui le reflète et le révèle le mieux a été faite dans la solitude. Toute genèse garde un peu d'ombre et de mystère. C'est dans la solitude que l'artiste se sent vivre énergiquement, en profondeur secrète, et que rien du dehors mondain ne le sollicite et ne l'oblige au déguisement. C'est là qu'il se sent, se découvre, qu'il voit, trouve, désire, aime, et se sature de naturel aux sources initiales de l'instinct ; c'est là, plus qu'en tout autre lieu social, que lui est donné le pouvoir de s'exalter purement, et d'illuminer de son esprit la matière qu'il ouvre et qu'il déploie.

Mes premières lithographies, parues en 1879, étaient, pour la plupart, des répliques ou variantes de dessins que j'avais faits bien avant pour moi seul, en plein isolement de la campagne. La vue du paisible travail des champs était la seule distraction qui pût m'en distraire. Rien n'est propice à la production d'art comme un régime de distractions contraires à l'art même : tout comme une légère occupation physique qui met au cerveau une certaine ébullition productive.

Combien de fois, ô bien sincère témoignage, ai-je pris le fusain d'une main brunie par la terre qu'en jardinant je venais de toucher ! Sainte et silencieuse matière, source réparatrice et refuge, que je vous dois de doux apaisements ! quel baume eut jamais sur moi, sur mon esprit et même sur mes peines, une action plus subite, plus bienfaisante que la vue de l'herbe verte, ou le contact de tout autre élément inconscient. Quitter la ville, aller aux champs, approcher d'un village en sa tranquillité rustique, c'est là, toujours, que j'ai senti les secousses d'un petit battement de cœur qui m'ont rendu grave, et que, recueilli subitement dans un retour sur moi-même, j'ai balbutié, distrait, que la vérité de la vie était de vivre là — peut-être. Mais il est vain de récriminer.

Ce qui ne fut pas ne pouvait être. Et le passé, d'ailleurs, ne laisse-t-il pas au présent une marge sur laquelle l'avenir peut inscrire des jours meilleurs ? Et n'est-ce point là, aussi, le profit consolant de la vieillesse, ce terme inexorable mais lucide, où l'on peut être plus aisément sage, à la lumière nouvelle que donnent les bons avis du souvenir ? On fait évoluer et progresser son talent de même. L'artiste qui produit avec le souci de la perfection, j'entends le souci de donner avec candeur une œuvre

d'assouvissement autonome, une œuvre où se révélera sa personnalité unique, celui-là toujours y mettra son nom comme à regret, ou avec quelque gêne. Et c'est ce litige, ce malaise de conscience, qui est le principe fatal du recommencement prochain, le ferment de l'œuvre qui suit, avec intention de la donner meilleure. Je me suis donc observé dans mes fruits. Oh ! sans orgueil, en regardeur attentif, un peu comme le savant regarderait les phénomènes appréciables d'une fonction de la nature, et pour en acquérir une augmentation d'expérience. Et j'ai connu la subite influence qu'exerçaient sur moi divers lieux, ou le temps, la saison, ma demeure, l'orientation du jour d'atelier, pour affirmer ici avec certitude et assurance, combien il nous faut compter avec le monde invisible, mouvant et palpant qui nous entoure, et nous ploie au dedans sous les pressions encore obscures et inexpliquées du dehors. Tout pli fait en nous dans un lieu se modifie à notre insu dans un autre.

Je crois que le grand style de Rembrandt, ce style issu du cœur et d'un esprit capable d'étendue, tient à la stagnation de sa tranquille vie. Il ne quitta jamais Amsterdam et ne conseillait pas à ses élèves les voyages, ni même celui d'Italie. Et sans vouloir dire ici que l'immobilité donne du génie, je crois que le sien, son humaine et sublime vision, n'eût rien gagné à multiplier et accumuler les sensations reçues loin des modèles constants qu'il avait sous les yeux. Il eût perdu dans la diversité, ce qu'il gardait en lui d'unique et de profond au refuge solitaire de ses songes et de sa pensée. Et voyez aussi comme à la fin de sa vie, autant qu'en ses années mondaines et glorieuses avec Saskia, il donne plein essor au jeu de sa meilleure fibre, à la pitié. C'est alors, sans aucun doute, qu'il fréquente des gens qui ne sont pas du monde, mais de la rue, de l'humble faubourg des pauvres où il est, où il vit, où grouillent et palpitent et s'exaspèrent les profondes énergies de l'âme et de l'instinct.

Outre les dispositions reçues sous l'influence du monde et du lieu qui l'entourent, l'artiste cède aussi, dans une certaine mesure, aux exigeants pouvoirs de la matière qu'il emploie : crayon, charbon, pastel, pâte huileuse, noirs d'estampe, marbre, bronze, terre ou bois, tous ces produits sont des agents qui l'accompagnent, collaborent avec lui, et disent aussi quelque chose dans la fiction qu'il va fournir. La matière révèle des secrets, elle a son génie ; c'est par elle que l'oracle parlera. Quand le peintre donne de son rêve, n'oubliez pas l'action de ces linéaments secrets qui le lient et le tiennent au sol, avec l'esprit lucide et bien éveillé, tout au contraire. Le crayon gras du lithographe opère