Redon À soi-même (52)

 

indirectement : il est l'intermédiaire qui transmet et multiplie l'ouvrage ; et la sensibilité de l'artiste devra compter aussi (hélas) avec la promiscuité obligée de l'imprimeur. On lui confie le fruit précieux de son esprit, il le faut bien ; mais rien de bon, rien de complet ne sera possible sans la collaboration attentive de cet acolyte, simple opérateur, dont la participation est précieuse quand elle est intuitive, néfaste et déplorable quand elle ne pressent ou ne devine rien. On fait avec lui une union temporaire mal assortie, où il faut par raison s'entendre, s'accorder. Mais on ne fait pas une œuvre d'art à deux. Il faut qu'il y en ait un qui se ploie. Mon Dieu, ai-je souffert dans les imprimeries, ai-je éprouvé intérieurement des sursauts de colère à la constatation de l'incompréhension confuse que l'imprimeur montrait toujours de mes essais. Je savais ces essais façonnés irrégulièrement, hors des méthodes habituellement suivies pour le travail sur pierre : mais je cherchais, j'ai cherché.

Et je crois avoir mis abandonnément, et sans contrainte, mon imagination à même d'exiger, des ressources de la lithographie, tout ce qu'elles pouvaient donner. Toutes mes planches, depuis la première jusqu'à la dernière, n'ont été que le fruit d'une analyse curieuse, attentive, inquiète et passionnée de ce que contenait de pouvoir d'expression le crayon gras du lithographe, aidé du papier et de la pierre. Je suis étonné que les artistes n'aient pas donné plus d'expansion à cet art souple et riche, obéissant aux plus subtiles impulsions de la sensibilité. Il faut que le temps où j'ai vécu ait été bien préoccupé d'imitation et de naturalisme directs pour que ce procédé n'ait pas captivé les esprits inventifs de fictions et tenté de les conduire à déployer les richesses suggestives qu'il réserve. Il provoque et fait apparaître l'inattendu.

Je parle ici du papier dit "report" bien plus que de la pierre. Elle, elle est revêche, elle est maussade, comme le serait une personne qui a ses caprices et ses nerfs. Elle est impressionnable, elle subit les influences les plus mobiles et variées du temps. S'il pleut, s'il neige, si la température est chaude ou froide, autant de conditions décevantes ou heureuses, fertiles en agréables ou désagréables surprises, et dictant l'attitude qu'il faut avoir avec elle, quand on imprime. Aussi le train-train ordinaire de la vie à son côté est-il insupportable. Il vaut mieux délibérément la délaisser, l'oublier, elle et son grain, comme on néglige, hélas ! par la force des choses et malgré toute vertu, certaines personnes

surannées et respectables, auprès desquelles on s'ennuie, parce que la vie et l'intérêt que l'on apporte aux choses présentes ne sont plus en elles. Tout l'avenir de la lithographie (s'il y en a) gît dans des ressources encore à découvrir du papier, qui transmet si parfai- tement sur la pierre les plus fines et mobiles inflexions de l'esprit. La pierre deviendra passive. Ces réflexions éveillent en ma mémoire le souvenir de Rodolphe Bresdin qui m'initia, avec le plus grand souci de mon indépendance, à la gravure et la lithographie. Lui ne la pratiquait pas sur papier ; il ne se servait pas du crayon non plus. Ce visionnaire, dont les yeux et le cœur étaient ouvertement fixés sur le monde de l'apparence, pointillait à l'aide de la plume seule, les éléments les plus menus propres à l'expression de son rêve. Il a laissé, outre d'admirables eaux-fortes, quelques pierres où la constitution des noirs est solide.

Il les façonnait avec l'inquiétude constante que lui donnait cette encre. Il la délayait gravement, paisiblement, précieusement ; et l'on sentait, à le voir, combien cette opération première, si indifférente à d'autres, était en quelque sorte décisive pour lui. Il entourait ce liquide d'égards et de soins ; il en écartait toute poussière dont la funeste présence eût mis à toute l'exécution des obstacles. Il me rappelait alors, dans ces soins minutieux, ce maître hollandais qui, par un esprit précautionneux semblable au sien, avait placé son atelier de travail à la cave, où nul autre que lui ne pénétrait, où il descendait lentement et doucement, afin de n'y soulever aucun atome nuisible, capable de troubler la pureté de ses huiles et de ses couleurs. Bresdin, bien que Français né près de la Loire, avait dans ses goûts et sa vie quelque chose des maîtres de la belle substance. Il était pauvre et entouré d'objets bien précaires, mais tout ce qu'il touchait de ses belles mains fines donnait à l'esprit l'idée d'une chose rare et précieuse. Quand il travaillait, ses doigts en fuseau semblaient prolongés de fluides qui les liaient à ses outils. Ce n'étaient pas des mains de prélat, selon une expression connue, c'étaient des mains conscientes, amoureuses, sensibles aux substances, non dédaigneuses des objets humbles, mais cependant affinées, élégantes, douces et souples d'aristocratie. Des mains artistes. Elles révélaient bien, comme toute sa personne d'ailleurs, l'être à part et de destination fatale, l'être prédestiné que doivent faire souffrir sourdement, douloureusement, les heurts journaliers de la vie ordinaire contre celle de sa dilection. L'artiste, cet accident, cet être que rien n'attend dans le monde social, sauf l'amour et l'admiration de quelques êtres, au hasard des affinités, l'artiste est bien condamné, quand il naît sans fortune, à subir toutes les duretés du désenchantement. Mais Bresdin, par un don naturel