Redon À soi-même (6)

 

Mais lui, s 'étant retiré de Pans et de ses fatigues avec quelques déboires, il me revoyait affectueusement avec inquiétude. Considérant la lenteur où me tenaient d'infructueux essais, il me conseillait de produire beaucoup, et quand même, pour faire, disait-il, ma " trouée ". Il pensait qu'à trente ans c'était bien tard pour donner le premier fruit. Il avait peut-être raison à l'égard de certains autres ; il se trompait pour moi. Je me cherchais encore à cet âge. J'étais aussi lié d'amitié avec Armand Clavaud, botaniste qui fit plus tard des travaux de physiologie végétale. Il travaillait dans l' infiniment petit. Il cherchait — je ne sais trop vous dire — sur les confins du monde imperceptible, cette vie intermédiaire entre l'animalité et la plante, cette fleur ou cet être, ce mystérieux élément qui est animal durant quelques heures du jour et seulement sous l'action de la lumière. Clavaud était extraordinairement doué. Nature de savant autant qu'artiste (ce qui est rare), toujours apitoyé sur les révélations du microscope, toujours à ses collections d'herbiers qu'il visitait, soignait et classait sans cesse, il s'adonnait encore avec passion à la lecture et à des recherches littéraires, avec une érudition éclairée. Ainsi, il avait pu former dans le silence, les difficultés et l'isolement de la vie de province, une bibliothèque qui ne comptait que les chefs-d'œuvre, ceux des littérateurs de tous les temps.

Il me parlait des poèmes indous, qu'il admirait et adorait par-dessus tout, et qu'il se procurait onéreusement, en s'imposant des privations dans sa pauvreté. Très avisé, il était au courant de tout. Lorsque parurent les premiers livres de Flaubert, il me les désignait déjà avec clairvoyance. Il me fit lire Edgar Poe et Baudelaire, Les Fleurs du Mal, à l'heure même de leur apparition. Il professait pour Spinoza une admiration quasi religieuse. Il avait une manière de prononcer ce nom avec une sensibilité et une douceur dans la voix qu'on ne pouvait entendre sans émotion. Dans les arts plastiques, il goûtait la vision sereine de la Grèce autant que le rêve expressif du moyen âge. Delacroix, dont la peinture rencontrait encore beaucoup de réfractaires, était défendu par lui avec véhémence ; et j'entends encore la démonstration qu'il me faisait de ce sens de la vie et de la passion qu'il y sentait, me parlant de l'irradiation vitale qui s'épand des attitudes de ses guerriers, amants ou héros ; de la vie passionnelle, en un mot, qu'il y voyait et qu'il comparait au génie de Shakespeare, me disant qu'un seul mot des dialogues du dramaturge anglais dessine immédiatement en entier le personnage.

 

De même chez Delacroix : une main, un bras aperçus dans un fragment de la scène traduisent aussi toute la personne. Ah ! cette main dramatique et disproportionnée du père de Desdémone, et qui maudit ! Combien souvent m'en a-t-il montré avec exaltation la beauté, la légitimité de sa déformation. Le style de cette main, en sa hardiesse, fut, je crois bien, l'initiale essence et la cause de beaucoup de mes premiers travaux. Je dois donc aux entretiens de cet ami, d'une intelligence si lucide, les premiers exercices de mon esprit et de mon goût, les meilleurs, peut-être, bien qu'il envisageât avec crainte les essais infructueux que je tentais alors dans mon art. Il me préférait occupé de lectures, peut-être à écrire, je ne sais. Je le vis toujours lui aussi plus tard, lors de mes venues à Paris.

Il était, quand je revenais à Bordeaux, mon refuge. Lorsqu'il mourut il y a quelques années, je sentis, soudain, qu'un appui me manquait. Sa mort me laissa un malaise. Je fus dans un litige, litige douloureux et sans issue devant l'mexorable. Je voudrais maintenant lui donner ma pensée résolue, et plus sûre qu'au- trefois. Il ne connut de moi que la sensibilité d'un être flottant, contemplatif, tout enveloppé de ses rêves. Lui, plus âgé que moi, dont l'instruction était forte et solidifiée de sciences, malgré son idéalisme, il était comme un bloc ; je l'écoutais. Voici quelques paroles de lui que j'ai notées :

« Le beau est l'évolution libre, aisée de la force (force considérée ICI comme bienfaisante). »

« Le laid est le triomphe de l'obstacle, ou le triomphe de la force malfaisante. »

« Il y a l'élément statique et l'élément dynamique; la beauté peut être calme et représenter le repos ou bien représenter le mouvement et la vie. »

« Si je dis que le beau est le libre essor de la vie, la définition n'est point rigoureusement juste, parce que si je regarde un soleil couchant, une belle ligne de montagnes, ces objets ne sont pas vivants dans la parfaite acception du mot : le mot force convient mieux à la définition, le terme est plus général. »