Redon À soi-même (65)

 

PUVIS DE CHAVANNES

Aux grandes époques on peint à fresque; mais aux autres que fait-on ? On peut certes couvrir les murailles de travaux importants ; on peut également traiter la peinture historique ; de fort belles pages peuvent être essayées dans l'art de la décoration; mais on ne réussira facilement bien dans ces genres élevés qu'en traitant son sujet avec une modestie rigoureuse, avec cet esprit d'abnégation qui sait dicter à la main un travail simplificateur et sommaire. C'est ce que sait Puvis de Chavannes, et c'est pour cette raison qu'il a pu, sans s'écarter jamais du parti qu'il a pris, réussir si bien à peindre sur la pierre, tâche téméraire et hardie à l'égard de laquelle la critique s'est montrée trop sévère. On ne comprendra pleinement l'œuvre de ce maître qu'en se mettant à son propre point de vue qui est celui-ci, sans nul doute : modeler la figure humaine et les arbres et toutes choses comme s'ils étaient au dixième, au vingtième plan ; la clef de son œuvre est là. Regardez un objet lointain et voyez comme les lignes se simplifient, comme les plans se réduisent, comme l'écart des valeurs y est peu sensible. Les figures y ont une ombre, une lumière,   et Fombre projetée par les corps n'y est pas visible. A l'horizon les montagnes ne seront plus qu'une arête qui se découpera sèche- ment sur le ciel, comme en un décor. Puvis de Chavannes est presbyte par abstraction : il a dû réfléchir longtemps avant de peindre et de trouver sa voie, cette voie discutée et contestée comme toutes celles qui découvrent une intelligence personnelle. Bien lui a valu pourtant de la trouver et de la suivre, puisqu'il a pu nous livrer son esprit sans réserve, peindre son rêve, et faire en un mot une œuvre que l'on imite et qui restera : il a trouvé un style.

COURBET

Un peintre qui fut célèbre et qui présida longtemps les jurys officiels vient de faire amende honorable devant les tableaux de Courbet exposés dans la salle des Beaux-Arts, tableaux assez variés, de toutes dates et qui peuvent donner du maître une idée définitive et complète. Ce ne sera certes pas ce retour exprimé par une personne d'un talent retardataire qui pèsera beaucoup sur l'esprit de ceux qui jugent, ni qui pourra sensiblement faire avancer l'heure de la justice ; car la justice, comme

la gloire, vient à son heure. Les grandes œuvres traversent le temps, rayonnantes et paisibles; autour d'elles, lentement, la vérité s'élabore à travers les obstacles mis par l'actualité autour de leur puissance, et malgré les maigres propos de l'erreur ou de la sottise, elles durent, elles vivent, elles triomphent et s'imposent. L'honnête aveu de l'académicien, en faisant sourire, éveille aussi des tristesses : tous ceux qui souffrent, tous ceux qui pensent, tous ceux qui regardent l'art réel tel qu'il paraît en dehors des règles d'une école, regretteront qu'un tel retour exprimé sur des jugements du passé soit impuissant à prévenir des erreurs futures ; il en est ainsi. On juge difficilement ses contemporains ; peut-être est-il impossible de les comprendre. On vit quand même dans une atmosphère artistique à travers laquelle il est difficile de voir nettement ce qui paraît dans d'autres zones ; la postérité, somme toute, n'est que la somme de jugements formulés dans la durée du temps par des êtres isolés et désintéressés qui comparent et qui annoncent la vérité aux autres hors de toute envie, sans passion, et défiant l'actualité.

C'est ainsi qu'on peut regarder aujourd'hui sans trop d'erreurs l'œuvre du grand réaliste qui fut simplement un grand peintre. Tout homme qui a l'œil ouvert sur la vie et qui la voit palpiter sous l'épiderme des choses, tout homme qui voit les substances et qui les aime, a dans le fond de son être un peintre qui sommeille. La volonté pourra développer en lui des facultés contraires; les circonstances pourront laisser atrophier celle-là, mais les germes seront toujours en lui. Courbet évolua avec vigueur dans un ordre d'activité unique. Il fut un sensitif, un délicat regardeur des choses, un joyeux amusé des changeantes féeries de la lumière externe. Pour lui, incontestablement, l'art de peindre fut de la délectation; et comme il ne peignit toujours que d'amour et par volupté, il fut impeccable. Pas un pouce carré de toile, pas une accentuation qui ne soit autre chose, ici, que l'exubérante ardeur de la couleur elle-même, c'est-à-dire de ce jeu éternel du jour sur le jour même, avec un sens exact de tous ses rapports. On aimerait à voir Les Casseurs de pierres à côté d'un Titien, à qui il fait penser. Même ampleur, même puissance, point de noblesse, il est vrai, mais que d'ardeurs en cette nature coloriée à son comble et pour ainsi dire congestionnée. Le soleil tombe d'aplomb et direct sur cette route sans joie, où le travail est morne, presque sans espoir. Ces deux choses informes (deux paysans tels que les eût vus La Bruyère) s'agitent passivement comme des mécaniques de bois. Pas un visage humain, les regards sont cachés : c'est ici la torpeur inconsciente et automatique de la