Redon À soi-même (69)

 

parmi les eaux-fortes et les dessins originaux qu'il faut chercher la vraie signification de cette individualité. C'est dans ces trois procédés qu'il faut l'étudier pour arriver à la bien comprendre. Aussi, si la Ville consent à posséder le souvenir de cetOdilon Redon, À soi-même.  Journal. Notes sur la vie l'art et les artistes(1922 ).  Aan zichzelf  / Dagboek / Notities over het leven, kunst en kunstenaars. Frans leren, Vivienne  Stringa artiste, qu'elle le choisisse dans ce qui donne son expression la plus complète, et qu'elle mette surtout dans ce choix tout le discernement que demande une chose aussi sérieuse, aussi chère aux vrais amateurs. Nous croyons souvent que les êtres qui se vouent à l'art n'obéissent qu'à un goût ou un penchant frivole ; si nous y regardons de plus près, si notre attention devient plus éclairée, nous y verrons que c'est quelquefois le lot des consciences les plus pures et les plus sévères.

Aussi, si l'on veut vraiment enrichir les collections publiques d'oeuvres dignes d'être imitées, si l'on cherche ces œuvres parmi les artistes de mérite qui donnent à l'art des influences nouvelles, nous les trouverons toujours chez ceux qui joignent à la beauté du talent ce louable désintéressement qu'accompagne toujours la sincérité. Ces natures reires demandent peu qu'on parle d'elles ; leur seul malheur sera toujours de se tenir un peu trop dans le recueillement d'une discrétion silencieuse.

Allons à elles ; cherchons à les mieux comprendre, par une analyse plus profonde de leurs productions. Mais si l'on doute, si l'on hésite encore sur la juste appréciation de cet artiste que Bordeaux possède déjà depuis quelques années, il est pourtant un choix d'amateurs sérieux qui n'ont pas hésité longtemps pour estimer à sa juste valeur cette personnalité si intéressante ; nous croyons fort que leur estime lui prépare pour l'avenir les justes approbations qui lui sont dues.

 

DELACROIX

1878. — A mesure qu'il poursuit l'accomplissement de son œuvre, au cours de sa bruyante carrière, il tend de plus en plus à réaliser son dessin par une représentation plus prompte et active du corps humain. Il faut au début des études attentives du modèle : le robuste et puissant relief qu'il y obtient en témoigne (notamment dans la Barque de Dante), mais ce n'est que plus tard qu'il s'inquiète de l'ossature, de la contexture proprement dite, et qu'il regarde l'homme dans ce qu'il a de permanent et d'essentiel. On dit que ce ne fut qu'à l'âge de soixante ans qu'il posséda un squelette. Il avoue alors que, s'il lui était possible de recommencer l'étude de la peinture, il débuterait par cette étude-là. Le beau dessin qu'il fit au crayon pour la décoration de la Chambre des Députés, le dessin de l'Éducation d'Achille, prouve avec évidence qu'il avait alors le sens représentatif du corps humain bien autrement qu'en sa jeunesse : on y assiste au mouvement de la vie elle-même comme si elle palpitait sous un épiderme de cristal.

Cela est particulier chez lui : à mesure qu'il analyse la nature, qu'il la scrute et la décompose, il ne perd pas un seul moment le sentiment qu'il a si intense et vif de la vie, de la passion, il la créa toujours; là est sa puissance. Le don vital est en lui le moteur continu qui le conduira d'une œuvre à l'autre et par degrés jusqu'à la fin. N'est-ce pas la marque du génie de paraître ainsi parmi nous tout un, entier, unique, petit prince ou grand roi du royaume ? Un art de ce caractère est rare : il ne peut, quand il éclôt, nous apparaître tout à fait de la sorte. Lorsque Delacroix débuta avec puissance et en puissance, il était loin d'avoir trouvé sa langue, sa technique. Il avait tout pour surprendre : audace, ardeur, originalité, tempérament, mais rien encore de ce qu'il lui fallait acquérir lentement pour donner pleinement sa flamme lyrique. Il ne donna jusqu'à trente ans que sa gourme, et ces premières extravagances du génie qui surprennent, saisissent et captent les regards. Certes, on sait comme il fit tapage. C'est après la vue du Maroc qu'il se trouva. Il y prit sur nature même des notes précises et, dans les effets variés et multiples du paysage, des documents dont il devait se servir pour toujours. Ce génie si ardent, si véhément, agité d'un bout à l'autre de son œuvre par la passion, ce peintre qui débuta par la peinture d'une damnation, de la peste et des heurts révolutionnaires, est obligé de s'assagir un moment par l'exécution de sujets plus calmes. Sa Noce juive est le premier essai. Elle est la