Redon À soi-même (70)

 

première page où cette imagination anxieuse se repose enfin, se cherche, médite et se recueille sur les pouvoirs de la palette et du registre de ses tons. Il la possédera plus tard pleinement dans ses Femmes d'Alger en appartement, que l'on peut considérer comme son chef-d'œuvre, quant au talent d'y manier les effets du prisme par un nouvel art de juxtaposition. Ça, c'était l'affaire du coloriste, c'était l'affaire du peintre pur, qui élargissait, qui agrandissait pour plus tard après lui la notion même de la peinture. Mais il y avait en lui le dramaturge. Il lui fallait, au surplus, satisfaire aux bouillonnements de son imagination et de ce que lui suggérait la lecture des auteurs aimés de son temps. C'est avec eux et pour eux qu'il se crée un moyen. Il transige dans l'intérêt de son cœur et de sa sensibilité qui palpite et bondit à la lecture de Shakespeare, Byron. On voit, dans un Journal, toute l'activité de son imagination inventive, dans une note des projets qu'il se propose de réaliser.

Tout le monde connaît dans l'œuvre du maître la forte et robuste création de la Médée. La lithographie l'a rendue presque populaire. Elle en donne une idée assez juste ; elle en a la couleur et la finesse; elle rend avec une extrême douceur, ce coloris lumineux et doux que le temps efface si vite, et ceux qui la possèdent peuvent la considérer comme une reproduction précieuse. Mais parmi les productions de ce maître si étrangement et si diversement controversé, celle-ci est assurément une des plus populaires; elle obtint, à l'heure même où Delacroix était le plus contesté, les approbations de la foule et de presque tous les juges qui étaient contraires à cette nouvelle manière de comprendre l'art.

Ceux qui connaissent son œuvre ont pu voir qu'il procède toujours par deux voies différentes, et en quelque sorte en deux états d'esprit qui en apparence sont contraires et semblent s'annuler l'un l'autre. En effet, il s'abandonne parfois au plaisir de peindre, il charme les yeux, il représente la vie lumineuse, l'éclat des étoffes, et, comme Véronèse, il fait une page de peinture proprement dite, où la seule passion qui l'anime est celle qu'il a pour sa palette. D'autre part, il ne crée que sous l'empire d'un sentiment très intense, après de silencieuses lectures qui ont rempli son âme de feu. Cette muse est celle qu'il écoute surtout à ses douces heures, elle est toujours présente, son œuvre le témoigne ; et c'est celle qui, dans notre manière de voir, nous occupera sans cesse. Il fit, disons-nous, de profondes

lectures, celles des maîtres contemporains, allemands et anglais; quelques esprits, trop subtils peut-être, ont cru voir dans cette aptitude et dans ce parti pris, il semble, de ne procéder que de l'idée littéraire, ou du moins de la poésie exprimée déjà dans les lettres, le signe évident, manifeste, d'une infériorité! Il n'en est rien. Delacroix fut de son temps, voilà tout. Il savait bien aussi qu'il fallait avant tout séduire son monde, ce public si facilement hostile ; il rechercha toute sa vie le langage de son moment. A cette heure, le souffle saxon ou germain donnait à outrance. On lisait Goethe, Schiller, Heine ; on se passionnait pour Byron ou Shakespeare ; il s'en préoccupait lui-même, et mise à part l'incomparable critique qui doublait et gardait si bien cet artiste, n'y avait-il pas aussi en lui l'homme qui respirait l'air de son temps ?

Il le savait ; il céda en connaissance de cause, il céda consciemment et volontairement à ce moteur de toute idée, au souffle dominateur du siècle dont il était et dont il voulait être. Dès le début, à l'heure où il peignit la Barque et les Damnés, on eut pu croire à une destinée différente. Cette page toute fumante du feu de l'inspiration ne révélait cet esprit que dans le fond ; la forme aurait pu faire croire à un avenir différent. Assurément, elle est moderne, parce que le sujet l'emporte, parce que la poésie farouche et romanesque de l'enfer est là tout entière ; elle est moderne parce qu'elle tient enfin de Dante lui-même, et que ce vaste esprit, le plus étonnant peut-être, car la suprématie de Shakespeare ne m'est pas encore prouvée, ce grand génie toscan, dis-je, était assez puissant lui-même pour être présent encore de nos jours parmi nous.

Mais il y a ici lieu de noter un fait en apparence peu sensible et que personne n'a vu, c'est l'incompétence de Delacroix à l'illustrer une seconde fois. Assurément, les peintres qui renvoyaient l'auteur à ses débuts, en lui disant qu'il n'avait produit que cette page, n'étaient pas dans une erreur entière, absolue. Mettons-nous un instant à côté d'eux et nous allons les comprendre. Le maître tient encore au passé par des attaches classiques. Le mode de représentation est essentiellement formel, plastique ; il procède par surfaces planes ; il modèle, il recherche le relief des choses. La ligne est soutenue ; l'ordonnance est presque sobre. Ce qu'on appelle le Morceau est peint pour le morceau lui-même ; en un seul mot, et au risque de passer ici pour un irrévérencieux critique, cette œuvre est