Redon À soi-même (71)

 

est une œuvre qui ne révèle rien de neuf, rien de ce qui est originellement inventé, si ce n'est, nous l'avons dit, la poésie farouche de Dante que nous pouvons chaque jour retrouver abondamment à sa source première, dans les vieux vers du grand poète. Tout cela n était-il pas fait pour séduire les pein- tres officiels de son temps ! Et mon Dieu, à part la merveilleuse et puissante entente de la couleur et la force du tempérament qui éclatent en elle, ils auraient pu la concevoir eux-mêmes. Non, cette page n'est pas la plus belle du maître. Elle est tout au plus la première invention d'un génie qui se cherche et qui, au sortir des bancs de l'école, tente une première affaire dans l'idéal, et n'y trouve qu'une idée d'un écolier de génie, voilà tout.

Quelques années encore et il va comprendre que Dante et le monde latin ne sont pas sa voie : il n'y revient plus, il a sourdement la conscience que ses muscles ne le porteront pas plus loin en cette voie, qu'il n'y suffirait pas et bientôt il va s'abandonner à sa nature essentiellement nerveuse, à l'expression pure, à la représentation de la vie intérieure seulement et ne cherchera plus à lutter dans la plastique même, avec des maîtres anciens qui le dépassent et il comprend enfin que son époque est une époque d'expression pure, que le romantisme n'est autre chose que le triomphe du sentiment sur la forme, et sans retours ni regrets, il entre dans sa vraie voie, qui est celle de la couleur expressive, de la couleur que l'on pourrait appeler couleur morale. Il en est le créateur et nous voici sur le terrain que nous aimons à lui donner. Il crée l'expression par la couleur. Il fait exprimer à la palette ce qu'elle n'a pas dit encore; chaque objet, chaque touche donnée par ce rare pinceau prendront la signification nécessaire à l'ensemble, et représentent toujours et victorieusement l'état d'âme des personnages présents dans la toile.

Or, comme nous sommes au XIXe siècle, il emprunte aux poètes du siècle les situations principales de ses toiles et nous le verrons principalement épancher sa verve géniale et son ardeur à les illustrer. Voilà l'histoire de sa conversion première. La couleur, exprimant désormais la passion et la vie intérieure tendait en son dernier perfectionnement à la pondération : l'harmonie, la juxtaposition nécessaire, et cette harmonie suprême n'est autre que l'unité de la couleur appliquée à l'histoire aux sujets humains. Elle est dans les annales de l'art un avènement capital, mais elle n'était jusque-là que

l'apanage du paysage. Delacroix l'a impérieusement soumise à l'histoire; il en a fait un moyen d'expression le plus subtil et le plus éloquent. Ce nouveau stade si important est ce qui donnera dans l'avenir à l'artiste la valeur et l'approbation qui lui sont dues, cette situation spéciale et glorieuse qu'occupent tous ceux qui agrandissent le domaine de l'art et qui écartent par le seul effet de leur génie l'obscur nuage qui nous voilait encore une part de la vie.

Le char d'Apollon. — Voici l'ouvrage qu'il fit dans toute la plénitude de son talent et de ses forces. Quelle en est la grande expression, le trait principal ? C'est le triomphe de la lumière sur les ténèbres. C'est la joie du grand jour opposée aux tristesses de la nuit et des ombres, et comme la joie d'un sentiment meilleur après l'angoisse. Il peint chaque détail dans le sens qui lui est particulier. Vénus est entourée de bleu tendre ; dans un nuage gris tout exquis de tendresse, les amours volent et déploient les ailes orientales. Cérès a toute la poésie de nos plus beaux paysages, elle est ensoleillée. Mercure exprime dans son manteau rouge tout le faste du bien-être capitonné et du commerce. Mars est d'un violet terrible ; son casque est d'un rouge amer, emblème de la guerre. Le peintre exprime tout par les accessoires. Mercure est sombre, toute la partie étouffée est moins traduite encore dans le monstre qui écume, dans le corps si superbe de la nymphe couchée, un des plus beaux morceaux qui soit sorti de ses mains, en sa dernière manière, que dans cette gamme indéfinissable, dans ces tons malades qui donnent l'idée de la mort. Cette œuvre si puissante, si forte parce qu'elle est nouvelle, est tout un poème, une symphonie. L'attribut qui définit chaque dieu devient inutile, tant la couleur se charge de tout dire et d'exprimer juste ; le reste de tradition qu'il conserve encore, pour la clarté, est inutile. C'est ainsi qu'il procède encore quand il travaille la petite coupole du Sénat et en le plus grand nombre de ses tableaux de chevalets.

Comparons maintenant par la pensée un tableau de l'école passée, la Noce de Cana par exemple, avec cette page essentiellement nouvelle. Pouvons-nous y trouver une place aussi grande donnée à l'idée ? Elle n'y est point. Venise, Parme, Vérone n'ont vu la couleur que par le côté matériel. Delacroix seul touche à la couleur morale, à la couleur humaine ; c'est là son œuvre, et ses titres à la postérité. On ne peut chercher si ce grand poète a atteint la perfection ; disons que l'artiste audacieux qui agrandissait et menait l'idéal de la peinture ne pouvait atteindre d'un seul élan à l'expression