Lettres de Arthur Rimbaud

 

Lettres d'Arthur Rimbaud

Dernières lettres d'Arthur Rimbaud, commençant à Harar, ville située à l'Est de l'Éthiopie, le 25 février 1890, jusqu'à celles envoyées de Marseille.

Elles s'échelonnent sur plusieurs mois, jusqu'à sa dernière lettre connue à ce jour, datée du 20 juillet 1891. Il décèdera à l'hôpital de Marseille le 10 novembre 1891.

Le 9 novembre 1891 veille de sa mort, il s'adressa au directeur de la Compagnie des messageries maritimes par lettre dictée afin d'être transporté à bord d'un navire pour rejoindre l'Orient.

 

Estampes : Odilon Redon 

lettres de Arthur Rimbaud, à Harar en février 1890 jusqu'à   novembre 1891 à Marseille, Frans leren, Vivienne Stringa, Odilon Redon

 

Harar, 25 février 1890.

 

    Chères mère et sœur,

    Je reçois votre lettre du 21 janvier 1890.

    Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire. Car, lorsqu'on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire ! Des déserts, peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu'on vous écrive de là ?

    Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit ; qu'on en a assez, mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc. ! Voilà tout, tout ce qu'on peut dire, par conséquent ; et, comme ça n'amuse pas non plus les autres, il faut se taire.

    On massacre, en effet, et l'on pille pas mal dans ces parages. Heureusement que je ne me suis pas encore trouvé à ces occasions-là, et je compte bien ne pas laisser ma peau par ici, — ce serait bête !

    Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d'une certaine considération due à mes procédés humains. Je n'ai jamais fait de mal àpersonne. Au contraire,  je fais un peu de bien quand j'en trouve l'occasion, et c'est mon seul plaisir. lettres de Arthur Rimbaud, à Harar en février 1890 jusqu'à   novembre 1891 à Marseille, Frans leren, Vivienne Stringa

    Je fais des affaires avec ce monsieur Tian qui vous a écrit pour vous rassurer sur mon compte. Ces affaires, au fond, ne seraient pas mauvaises si, comme vous le lisez, les routes n'étaient pas à chaque instant fermées par des guerres, des révoltes, qui mettent nos caravanes en péril. Ce monsieur Tian est un grand négociant de la ville d'Aden, et il ne voyage jamais dans ces pays-ci.

    Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n'est pas du même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance et de la fidélité. Il s'agit d'être humain avec eux.

    Le ras Makonnen, dont vous avez dû lire le nom dans les journaux et qui a conduit en Italie une ambassade abyssine, laquelle fit tant de bruit l'an passé, est le gouverneur de la ville du Harar.

    A l'occasion de vous revoir. Bien à vous,

RIMBAUD

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 Dernières lettres d'Arthur Rimbaud, né le 20 octobre 1854 à Charleville, et mort le 10 novembre 1891 à Marseille.

Lettres de Jean-Arthur Rimbaud